30 décembre 2008 à 15h54
À Saint-Brieuc, Soizic Eliès a vécu des heures difficiles pendant que Yann, son marin de mari, souffrait le martyre dans l'océan Indien. Avant de s'envoler pour l'Australie, elle a raconté ses angoisses, la gestion des enfants, l'attente et la délivrance.
Comment avez-vous appris la mauvaise nouvelle ? J'étais au magasin de sport où je travaille, à Saint-Brieuc, quand le chef de projet Generali m'a appelée en me disant : « Soizic, j'ai une mauvaise nouvelle à t'annoncer ». Au son de sa voix, j'ai vite compris que c'était autre chose que de la casse, que c'était plus grave qu'un mât cassé. Sur le coup, j'ai pleuré. J'ai paniqué parce que c'était tellement loin, tellement compliqué. Après, je me suis calmée, j'ai appelé tout de suite à l'école pour qu'ils préviennent mes enfants, Marie (9 ans) et Titouan (6 ans), car ils suivent le Vendée Globe par internet à l'école.
Vos deux enfants justement, comment leur avez-vous annoncé l'accident ? Je suis allée à l'école à l'heure de midi et je leur ai annoncé cela le plus simplement possible : je ne voulais surtout pas dramatiser. Je leur ai dit que leur papa s'était cassé la jambe, que ce n'était rien du tout. Sauf que, dans le cas de papa, ça allait être plus long car il était loin, seul en pleine mer. Qu'il fallait aller le chercher mais que cela n'était pas grave.
Et vous, comment avez-vous vécu ces premières heures ? Je suis retournée travailler car je n'avais que cela à faire. Je ne me voyais pas rester seule à la maison, à tourner en rond avec mon téléphone portable qui sonnait toutes les deux minutes. Au moins, au boulot, j'étais occupée, je pensais à autre chose. Après, le soir, les enfants étaient avec moi à la maison, donc ça allait. Quand ils sont partis chez mes parents vendredi soir, j'ai craqué. Toute seule, tu ne te retiens plus.
Avez-vous été soutenue pendant ces deux jours d'attente ? Oui, énormément, des femmes de marins m'ont appelée. J'ai reçu un soutien permanent de toute l'équipe de Generali : ils ont été exceptionnels. C'était super important d'être bien entourée. Jamais je ne me suis sentie lâchée. En plus, Marc Guillemot m'a appelée deux fois en me disant qu'il ne lâcherait pas, qu'il resterait à ses côtés. Il a été admirable. Humainement, c'était très fort.
Avez-vous eu Yann au téléphone depuis son sauvetage ? Juste quelques minutes après son embarquement à bord de la frégate mais il n'était pas très lucide dans ses propos : il venait d'avoir de la morphine. Je n'ai pas vraiment compris ce qu'il me disait et je pense qu'il n'a pas entendu ce que je lui disais non plus. J'ai des nouvelles régulièrement avec le docteur de la course. Je n'ai jamais manqué d'informations.
Vous décollez ce matin, avec vos enfants, pour l'Australie : comment imaginez-vous ces retrouvailles ? J'appréhende un peu de le voir, d'affronter sa souffrance, peut-être plus morale que physique. Je devine qu'il ne sera pas très bien. Maintenant, c'est une jambe cassée, ce sont des côtes cassées, il y a bien pire que cela. Il faut relativiser, il y a plein de gens qui se cassent la jambe tous les jours. Là, j'ai pris du recul. Je sais que ça ira.
Yann reste un marin : vous vous doutez qu'il renaviguera ? La mer, il a besoin d'elle. Il a ça dans le sang, donc je sais qu'il va renaviguer. Il faut qu'il renavigue vite : je sais qu'il ne sera pas bien s'il ne va pas sur l'eau. Plus vite il renaviguera, mieux ce sera.
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« On lisait dans ses yeux et sur son visage l'expression d'une joie immense (...) C'était comme s'il était sur la lune », a raconté David McIlroy, le médecin australien qui a apporté, samedi matin, les premiers soins d'urgence à Yann Eliès, naufragé du Vendée Globe.
Le docteur Mcllroy a trouvé samedi le skipper briochin, 34 ans, sur la bannette de son « Generali », deux jours après s'être fracturé le fémur gauche et des côtes alors qu'il manoeuvrait à l'avant de son bateau, à 800 milles (environ 1.500 km) au sud des côtes australiennes.
Un poumon touché ?
David McIlroy a expliqué que le marin français n'avait plus qu'une bouteille de 60 cl de Coca-Cola à moitié pleine. « Vous ne pouvez pas tenir très longtemps avec 30 centilitres d'eau sucrée. S'il n'avait pu être secouru, il serait mort en mer dans les deux jours », a-t-il estimé. Le médecin a précisé qu'Eliès, épuisé mentalement et physiquement après son calvaire, avait tout de même trouvé la force de manger et de parler, pour dire que ce qu'il désirait par-dessus tout, c'était « d'être sur la terre ferme ». Un premier diagnostic du médecin a fait état d'une fracture du fémur, de plusieurs côtes fracturées et de possibles dommages à un poumon.
Comité d'accueil
Stephen Bowater, l'officier commandant le « HMAS Arunta », a indiqué que la frégate de la marine australienne envoyée sur zone, devrait normalement arriver à Perth, le port de Fremantle lundi matin, soit la nuit dernière (vers 4 h, en heure française), mais que cela dépendait des conditions météorologiques et de l'état de santé d'Eliès. De leur côté, Philippe Laot, directeur technique de l'équipe « Generali », et Jean-Baptiste Epron sont déjà arrivés à Perth. Ils organisent l'opération de récupération du bateau qui évolue toujours à la cape. Laot et Epron étudient toutes les solutions et envisagent plusieurs cas de figure. Ils pourraient embarquer à bord d'un bateau de pêche de 35 mètres qui les emmènera sur la zone. Aux antipodes, ils viendront aussi grossir les rangs du comité d'accueil de Yann. Lire également en dernière page du quotidien.
Après 42 jours de mer, le groupe de tête a déjà parcouru la moitié du parcours. Après le retrait de Yann Eliès, ils ne sont plus que 18 solitaires encore en course.
Des trente vaillants skippers sur la ligne de départ le 9 novembre dernier aux Sables-d'Olonne, douze ont déjà jeté l'éponge, dont trois dans le golfe de Gascogne pour démâtage : Yannick Bestaven, Kito de Pavant et Marc Thiercelin. Structure endommagée, le Britannique Alex Thomson est le troisième solitaire à renoncer quatre jours après le coup de canon. La série noire se poursuit le 26 novembre avec Jérémie Beyou (gréement fragilisé, barre de flèche cassée), puis avec Unaï Basurko le 7 décembre et enfin Jean-Baptiste Dejeanty, neuf jours après l'Espagnol. Mais c'est surtout dans l'Indien, toujours aussi fourbe et impitoyable, que la flotte est décimée : tour à tour, Loïck Peyron et Mike Golding, alors leaders, démâtent. Puis c'est au tour des Suisses Dominique Wavre (tête de quille cassée) et Bernard Stamm (safran endommagé) de faire escale aux Kerguelen. Dans les « îles de la désolation », Stamm s'échoue sur les rochers et abîme son « Cheminées Poujoulat ». Pour lui, le Vendée Globe s'arrête là. Triste fin. Avec Yann Eliès, cela porte à douze le nombre de skippers qui ne finiront pas leur tour du monde en course. Avant le départ de ce Vendée Globe, les statistiques disaient ceci : 40 % des concurrents ne vont pas au bout. Alors qu'il reste entre une bonne quarantaine de jours de mer pour les premiers (bien plus pour les retardataires), il y a de fortes probabilités que ce chiffre augmente.
Chaud derrière
En queue de peloton, deux skippers, Dinelli et Sedlacek, ont chaud aux fesses : non loin des Kerguelen, ils tentent d'éviter une sérieuse dépression qui leur arrive dessus. Ce afin d'éviter de casser du matériel dans une mer très formée. Depuis hier, le groupe de tête navigue dans un océan Pacifique, réputé moins destructeur que l'Indien. « Dans le Pacifique, on va pouvoir bien avancer. Ce sera plus facile de tenir des moyennes élevées, espère Sébastien Josse. Et une fois le cap Horn passé, ce sera reparti comme en 40 ». Ce sera la délivrance surtout.
