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Desjoyeaux. Les bonnes choses ont une fin

31 janvier 2009

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Parti quasiment bon dernier, Michel Desjoyeaux va finir premier. Et, à moins d'un scénario catastrophe, il signera demain matin aux Sables-d'Olonne une deuxième victoire dans le Vendée Globe. À quelques heures de la délivrance, le Forestois nous a expédié son dernier carnet de bord.

«Si tout se passe bien, à l'heure où vous lisez ces lignes, je serai entré dans le golfe de Gascogne, à une journée de mer de la délivrance. Je veux parler de la ligne d'arrivée du Vendée Globe aux Sables-d'Olonne bien sûr! Cela fait trois mois que 30vaillants marins, dont deux "marines", sont partis de là en espérant bien être le premier à revenir ici. Vu et dit comme ça, le jeu paraît simple, non? Pourtant, il s'en est passé des choses, de grands moments de bonheur, comme de grands moments de tristesse ou de désespoir, quand le monde, notre monde, s'effondre autour de nous. La casse dans un sport mécanique comme la voile est une préoccupation de tous les instants. Il est aussi important de prendre une bonne option météo que de garder son bateau entier.

" Ne pas remettre au lendemain..."

C'est Philippe Poupon, je crois, qui disait: " Ça ne sert à rien d'aller vite au mauvais endroit, ni d'aller lentement au bon endroit, il vaut mieux aller vite au bon endroit ". Plus facile à dire qu'à faire! Pour aller vite, il faut bien évidemment garder intact le potentiel de son bateau et donc ne rien casser d'essentiel. Mais le Vendée Globe a ceci d'implacable que, trois mois durant, chaque jour, il vous arrive un truc. C'est le tarif de base, un petit truc, un truc moyen, un gros truc, quelque chose d'insignifiant mais qui vous contrarie parce que ça aurait pu être évité. Ou bien le gros pépin, propre à vous immobiliser temporairement ou définitivement sur le bas-côté, K.-O., groggy. Dans tous les cas, il ne faut pas remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même. C'est-à-dire que, pour chaque problème rencontré, il faut trouver et apporter une solution, la meilleure ou la moins mauvaise, celle des "moyens du bord".

Le colis du père Noël

Il faut réagir dès que possible, ne pas se dire "on verra demain", parce que demain, il y aura autre chose à gérer, après-demain aussi. Et ainsi de suite pendant trois mois. C'est pour ne pas avoir respecté ce principe de base que j'ai failli rester, moi aussi, sur le bord de la route, ce 25décembre à l'heure où le père Noël distribuait encore ses colis. Je veux parler de mon problème de gouvernail. Quelques jours auparavant, l'un de axes qui tient le boîtier du safran s'était partiellement enlevé de son logement, ne remplissant plus parfaitement sa mission. J'ai commis l'erreur de ne rien faire. "Ça l'fera ", comme on dit. La sanction ne s'est pas fait attendre et c'est une chance inouïe d'avoir sauvé, en pleine tempête, une situation qui s'annonçait comme désespérée. Que ça nous serve de leçon! J'avoue qu'après cette peur rétrospective d'un abandon probable, j'ai fait plus attention aux bobos de mon Foncia. Un problème est un problème tant qu'il n'a pas de solution. Quand on a trouvé une solution, ce n'est plus un problème, ça devient une anecdote de la vie quotidienne. D'ailleurs, dans mon journal de bord, ma "casse-liste", ça fait une ligne: "Safran bâbord sauvé ", ce qui en dit long sur la capacité à occulter les malheurs.

"Chienne de vie!"

Si jusqu'à aujourd'hui, je suis sorti indemne des aléas de la vie quotidienne, cela n'a pas été le cas pour tout le monde. On l'a vu et tout récemment encore avec Roland Jourdain. Après avoir réparé de main de maître la colonne vertébrale de son bateau suite à une collision avec un cétacé, j'espère de tout coeur qu'il pourra couper cette fichue ligne imaginaire devant ce havre de paix vendéen. Ainsi va la vie. Chienne de vie! Autre préoccupation, l'humain. L'être humain. Ma foi, je vais bien. Physiquement, pas de souci, à part mes mains qui en ont un peu marre d'alterner sec et humide, salé, chaud et froid. La peau va se reconstituer tranquillement dès qu'elle ne subira plus de telles agressions. J'ai eu quelques douleurs aux côtes, je pense suite à un vol plané dans le bateau, une des nombreuses fois où Foncia a cherché à passer sous la vague de devant. Ce qu'on appelle un "planté", quand le bateau passe de 25 noeuds à 5 noeuds en deux secondes, sorte de crash-test grandeur nature. Je me souviens du premier "planté" à l'entrée des mers du Sud: j'étais sur le pont, à surveiller si tout allait bien, le bateau est parti en surf, interminable, a accéléré, accéléré... Et forcément, ce jour-là, les vagues n'étaient pas si rapides, alors j'ai rattrapé la vague de devant, l'étrave a cherché une faille, a ralenti, le gréement encore propulsif a continué de pousser vers l'avant, et... tout a tenu. Ouf!

"Croyez-moi, c'est usant"

Moralement, je vais bien aussi, content d'avoir mené Foncia ici, content et amusé d'avoir maîtrisé ma course, d'avoir été capable de faire abstraction de mon arrêt forcé aux stands, conscient d'avoir fait grincer quelques dents de me voir revenir de si loin, content d'avoir apprécié le spectacle quotidien de la mer, de l'avoir partagé aussi. Les bonnes choses ont une fin et, dans quelques heures, je redeviendrai terrien. Non sans oublier ce que j'ai vécu. Un Vendée Globe, c'est du 24h/24h, du sept jours sur sept, pendant trois mois. Et, croyez-moi, c'est usant. Même quand on s'amuse à jouer avec les dépressions, anticyclones, dorsales et autres isobares. Même quand on a pris un malin plaisir à garder pour soi ses malheurs techniques ou états d'âme, pour ne pas alimenter le moral des concurrents ou par jeu. Même quand on est leader pendant la deuxième moitié de la course. Même quand on n'a fait en moyenne qu'une manoeuvre par jour (alors que les terriens pensent qu'on est exténué par les efforts physiques). Même quand on s'approche de la ligne d'arrivée. C'est ça l'histoire de trois mois résumée en un mot: usant. Mais tellement beau de s'y accomplir. Implacablement».

  • Michel Desjoyeaux

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«Le Vendée Globe a ceci d'implacable que, troismois durant, chaque jour, il vous arrive un truc». »

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