29 octobre 2009
Les Français ne sont pas là pour traquer et tuer des talibans. «La France n'est pas en guerre», martèle l'état-major. Un discours qui passe mal chez des soldats pris pour cible quasi quotidiennement.
Les paires de jumelles sont toutes braquées dans la même direction. Vers le wadi (cours d'eau) qui serpente plus bas, dans la vallée. La tête émergeant d'un VAB, le sergent-chef Olivier balaie l'horizon, à la recherche d'insurgés. «Electron», le blindé chargé d'intercepter les communications entre rebelles, signale une forte activité à quelques centaines de mètres de là. Face à «Charlie 20», le VAB équipé d'un canon de 20mm. «Chez les insurgés, il y a une prime sur ce VAB, assure un soldat. Il fait trop de dégâts dans leurs rangs...»
Dans un bidon jaune: 20kg d'explosif
«Les insurgés nous observent en permanence, souffle le sous-officier. Ils sont dans les champs, au milieu des paysans, par petits groupes de cinq ou dix, la Kalach' à portée de main. Ils passent à l'action dès qu'une opportunité se présente: véhicule isolé, convoi qui ralentit, présence d'un chef... Ils nous attaquent très souvent quand nous quittons notre position». À la radio, Electron se fait plus précis. «Ils sont à 1km de distance, légèrement sur notre gauche». Pas moyen d'en savoir plus, faute d'interprète. Un mot revient pourtant: Kora. Kora, c'est le col où nous sommes perchés, au-dessus de la vallée d'Afghanya. Là où ont pris position plusieurs VAB, chargés d'assurer la protection des convois entre Nijrab et Tagab, les deux bases françaises de Kapisa. Dix-huit kilomètres à hauts risques. La veille, dans le village voisin de Landakehl, le convoi de reconnaissance est tombé sur un IED. Dans un bidon jaune, 20kg d'un mélange d'engrais et de produits chimiques enfouis sous la route. Désamorcés par les gars du Génie. Les rebelles n'ont pas apprécié. La fusillade et les tirs de roquettes ont duré une dizaine de minutes. Avant de presser la détente, le tireur de «Charlie20» a vu deux talibans dans son viseur. «On ne sait pas s'ils sont morts, même si un obus de 20, ça vous coupe un homme en deux...»
«Mais qu'est-ce qu'ils foutent?!»
La radio crépite. «Pschhh... Je suis en mesure d'engager quatre pax (personnes) armés de PKM et de RPG(mitrailleuses et lance-roquettes, Ndlr)...». La voix est celle du chef d'une équipe du 3e RIMa infiltrée dans la montagne depuis plusieurs jours, au-dessus de Tagab. Plusieurs soldats, dont des tireurs d'élite et un tireur de Milan, un missile antichar. À côté de «Charlie20», les jumelles se sont baissées. Tout le monde tend l'oreille. La radio chuinte. «Il y a onze pax armés, scindés en deux groupes. Pschhhhh. Ils sont autour d'un véhicule. Pschhh». À quelques kilomètres de là, l'officier qui supervise les opérations fait son entrée sur les ondes. «Ici Rapace, attendez». Il est 10h. Dans les VAB, l'impatience grandit. «Mais qu'est-ce qu'ils foutent. Allez, quoi! (...) Normalement, quand une identification est positive, c'est feu!» - Rapace: «Pas de population dans la zone?» - «Négatif.» - «Ce ne sont pas des gars de l'ANA ou de l'ANP (Ndlr, l'armée et la police afghanes)?» - «Non, ce sont clairement des insurgés. Dix ou onze pax armés...» - «Vous confirmez qu'il n'y a pas de civils?» - «Je confirme.» L'ordre de tir ne viendra pas. Pas tout de suite.
Dans le ciel, une flèche orange un missile Milan
Le soleil couchant jette ses dernières lueurs sur les montagnes de la vallée d'Alasay. Il est 17h. Soudain, un bruit sourd. Une flèche orange fend le ciel dans un long sifflement. Un missile Milan. Du camp de Tagab, on distingue une fumée blanche qui s'élève, au pied des montagnes. À l'image succède le son, quelques secondes plus tard. Un claquement sec suivi d'un grondement. Puis une nouvelle série de détonations. Des tirs de PGM, le fusil des tireurs d'élite. Auxquels répond, en écho, une clameur. La joie des soldats français, qui saluent à leur manière l'éparpillement probable, façon puzzle, de plusieurs ennemis. Le bilan? Nous l'apprendrons par hasard, le lendemain matin, à la table du petit-déjeuner: trois talibans tués et trois autres blessés. «On aurait pu en avoir davantage. Le matin, il y avait onze gars. Il y avait des chefs. Et ce n'est pas la première fois qu'on rate de pareilles occasions...» Sur l'épaule d'un soldat, un écusson résume le sentiment partagé par beaucoup:«A good taliban is a dead taliban».
Étrange guerre que celle-ci. Où les officiers ne cessent de répéter: «Moins il y a de tués en face, mieux c'est». D'ailleurs le chiffre est gardé secret.
«Gagner les coeurs, on a laissé tomber»
Les militaires se sont adaptés. Aux coutumes locales tout d'abord: si quelqu'un tue un membre de votre famille, le devoir de vengeance vous oblige ici à prendre et à faire parler les armes. Cette tradition pachtoune, très ancrée, garantit aux insurgés un flot incessant de nouveaux combattants. «Pour un tué, deux ou plus veulent prendre sa suite», illustre un officier français. Et puis la guerre a changé de visage. Aujourd'hui, c'est d'abord celle «des coeurs et des esprits». Prendre le pouls des opinions publiques. Ne pas se les mettre à dos. Et «redonner à la population afghane confiance en son armée, en sa police, en ses institutions». Sacré boulot quand on voit les fraudes massives à l'élection présidentielle, l'absence de réaction claire de l'Onu, la corruption et les dizaines de milliards d'aides dont une partie de la population ne voit pas la couleur. «Gagner les coeurs, on a laissé tomber», commente un officier français. Mais les esprits, ils y travaillent. «La population ne sera conquise qu'avec le développement économique», martèle le patron de la Task Force Korrigan, le colonel Francis Chanson. Les militaires français y contribuent. En donnant du travail (construction dans les bases, sécurité des chantiers...), en apportant des aides médicale et humanitaire, en initiant et accompagnant la construction de routes et de projets agricoles. Objectif: couper les insurgés de la population. Étouffer le foyer insurrectionnel. «La guerre classique, c'est fini, gronde le colonel Chanson. On ne gagne plus du terrain, ou des batailles. La victoire se remporte en expliquant à un ancien où mettre ses chèvres pour qu'elles soient plus grasses. Aujourd'hui, je mesure nos progrès aux kilomètres de routes qui avancent. Quand un jeune est à deux heures de route de Kaboul, il trouve du travail et il n'est plus taliban. C'est ça, la guerre moderne: peut-être tuer des rebelles le matin, et apporter des cahiers aux enfants l'après-midi...»
«On sert de cible avant de pouvoir tirer»
Sur le terrain, en première ligne, la base a du mal à accepter cette stratégie. Profitant de l'exceptionnelle absence de l'officier communication, un sous-officier prend à part un collègue journaliste. Et, loin des discours officiels, lui tient ces propos sidérants: «Les mecs en ont plein le cul. Vous avez vu la pression? On a perdu sept gars ici. Et le commandement dit que l'on n'est pas en guerre! Ça énerve tout le monde (...) Moi, je gagne dans les 3.000euros. Je me fais tirer dessus presque tous les jours. Un colonel gagne 7.000 ou 8.000euros. Il se fait tirer dessus combien de fois en six mois? (...) On sert de cible avant de pouvoir tirer. Tant que l'on n'aura pas le droit de taper les insurgés de loin quand on veut, on n'avancera pas. Il faut que l'on puisse instaurer un climat d'insécurité chez eux. On en a les moyens, l'envie et les compétences. Mais les gradés, ils ne veulent pas. Ils sont focalisés sur ce que pense l'opinion publique. Si on tire sur une voiture avec six gars dedans, dont cinq armés, l'opinion va retenir qu'on a buté un gars qui n'était pas armé. Moi, je dis que ça fait cinq talebs en moins qui ne nous tireront plus dessus...»
«La guerre moderne, c'est peut-être tuer des rebelles le matin et apporter des cahiers aux enfants l'après-midi...»»
«On sert de cible avant de pouvoir tirer. Tant que l'on n'aura pas le droit d
Pontivy. Ball-trap. Quinze Pontivyens en stage de formation