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«Bienvenue en Afghanistan»

29 octobre 2009

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Ils sont en première ligne, dans les montagnes de Kapisa, entre Kaboul et le Pakistan. Des marsouins de Vannes, des artilleurs de La Lande d'Ouée (35)... Premières images, furtives, d'un pays en guerre. Premières impressions sur la vie de soldat en Afghanistan.

Mercredi 7octobre. Aéroport Roissy-Charles de Gaulle, zone d'embarquement. L'agent de sûreté qui fait défiler les bagages à main se fige: «C'est où ça, Kaboul? C'est en Chine?» Kaboul, c'est la capitale de l'Afghanistan. Jusqu'en 2001, c'est le pays des talibans, l'ancienne base arrière d'al-Qaïda. Là où ont été planifiés les attentats du 11-Septembre. C'est là, à 5.712km de Paris, que 2.900 soldats français tentent d'aider l'État afghan à «sécuriser le pays». L'Afghanistan, c'est un Irak bis. Un «must» pour les militaires qui arrivent. Un enfer, jugent les mêmes, quand ils s'en échappent. On arrive en Afghanistan en se faufilant entre les montagnes qui enserrent la capitale. À Kaboul, la nuit, on atterrit tous feux éteints. La guerre est là. Sur le tarmac, avec ces hélicoptères militaires américains alignés par dizaines. Avec cet avion kaki vrombissant, soute ouverte, qui s'immobilise près d'une ambulance. À Kaboul, la tension vous tombe dessus dès votre sortie d'avion. Murs coiffés de barbelés et de caméras de surveillance, projecteurs aveuglants. Les nouveaux militaires arrivants, yeux écarquillés, sont conduits jusqu'à un hangar, où les attend un capitaine juché sur une caisse. «Bienvenue en Afghanistan...»

La peur a un poids: 15kg

Vous voici en terre hostile. La menace, on la perçoit physiquement, quand on enfile casque lourd et gilet pare-éclats. La trouille, ce soir-là, a un poids. Quinze kilos qu'on ne sent bizarrement pas sur la tête et les épaules, mais dans ses tripes. La trouille vous ôte tous vos mots. Vous hochez la tête quand l'équipage de l'hélico, vissé à ses mitrailleuses de 12,7mm, intensificateur de lumière devant les yeux, vous prévient que «ça risque de drôlement secouer». Vingt-cinq minutes de vol tactique de nuit, à raser les montagnes, giflé par les rafales d'un vent violent, aspiré par des trous d'air. Un bonheur, pourtant, comparé aux quatre heures, en moyenne, qu'il faut pour parcourir la même distance, coincé, aveugle, ballotté dans un VAB (véhicule de l'avant blindé) surchauffé, livré au relief de routes qui semblent parfois épouser celui des montagnes escarpées... Avec, en tête, cette obsédante menace: tomber dans une embuscade. Ou, pire: sauter sur un IED, un engin explosif improvisé.

Convoi blindé ou hélico

C'est ça l'Afghanistan pour un militaire. Une mer hostile où l'on ne trouve refuge que dans les îlots sécurisés de la coalition internationale. Pour aller de l'un à l'autre de ces sanctuaires, pour les ravitailler, pas d'autre alternative que le convoi blindé ou les airs. Chaque sortie est une expédition à hauts risques. Impensable sans un impressionnant déploiement de forces. Cela commence la nuit, par de petits groupes qui s'infiltrent en zone hostile, et prennent position sur les hauteurs. De leurs nids d'aigles, ces soldats repèrent les déplacements suspects bien à l'avance. Au petit matin, dès 5h, des sapeurs du génie auscultent les routes que vont emprunter les convois. Pour les protéger, des fantassins les précèdent sur les côtés. Et pour appuyer les fantassins, des blindés sont positionnés sur les hauteurs... On peut ainsi déplacer une centaine de soldats pour sécuriser moins d'une dizaine de kilomètres... Et c'est ainsi tous les jours, ou presque.

Camps retranchés tout confort

Les bases sont de véritables forteresses. En première ligne, infranchissables: les «bastion-walls». D'immenses paniers grillagés qu'on remplit de terre et de cailloux, qu'on empile, qu'on aligne sur plusieurs rangées. Contre eux, roquettes et voitures piégées ne peuvent rien. Ces remparts des temps modernes, sur lesquels finissent par jaunir des herbes folles, sont hérissés de fils barbelés. Des postes d'observation érigés sur plusieurs hauteurs de conteneurs dominent ces citadelles. Derrière leurs paires de jumelles, les guetteurs fouillent l'horizon. Prêts à donner l'alerte et à saisir la mitrailleuse pointée vers l'entrée des vallées. Là où se concentre la menace.
On retrouve les mêmes bastion-walls à l'intérieur de la base, pour isoler les différents lieux de vie. Pour confiner une explosion, limiter les dégâts, si une roquette venait à tomber dans l'enceinte. De hauts murs de béton - des T-walls (ils sont en forme de T renversé) et des sacs de sable, complètent le dispositif. Rustique? Non. On dort dans des tentes «winterisées». Sous la toile, du contreplaqué isolé, un plancher. Des lits de camp surmontés de moustiquaires. Chacun a son espace. Et la clim'pour tous !
Le matin, près des sanitaires, on peut déposer son linge sale. On le retrouve au même endroit, quelques heures plus tard, lavé et sec. On se douche dans de vraies douches. Les toilettes sont propres.
Au petit-déjeuner, sur des plateaux jetables en plastique blanc: thé, café ou chocolat, céréales, jus d'orange, pain, confitures, pâte à tartiner... Frites, légumes variés, viandes en sauces, pâtisseries et fruits accompagnent déjeuners et dîners. Et c'est bon.
 

Jamais sans son Famas

Dans le sas qui mène à la cantine, une batterie de lavabos pour laver des mains qui se couvrent sans cesse de poussière. Une poussière fine comme de la farine, légère et ocre, qui fige les empreintes de pas, donnant à certains endroits de la base un aspect quasi lunaire. On fait la queue, Famas (nom du fusil d'assaut français, Ndlr) en bandoulière. On mange avec son Famas. On va se laver avec son Famas. On croise même des joggeurs, pistolet attaché à la cuisse.

Une seule bière par jour

Sur la base de Nijrab, on peut jouer au volley, faire de la muscu, courir sur des tapis roulants, surfer sur internet... Les téléphones mobiles accrochent même un réseau GSM afghan. On peut acheter, dans le traditionnel «foyer», quelques vêtements et objets militaires, des montres, des lunettes... C'est aussi ici qu'on vient boire sa bière -une seule par personne et par jour-, qu'on jette un oeil plus ou moins distrait sur une télé où défilent clips vidéo et journaux télé.

De l'autre côté : l'Afghanistan

Les quelque 190 Américains présents sur la base, eux, sont venus avec leur «PX» (Post Exchange). Une sorte d'épicerie militaire où l'on trouve tout et n'importe quoi. Chaussures, vêtements et accessoires militaires, dentifrice, shampooing, webcams, crème pour les mains, télés portatives, appareils photo et hi-fi, arbalètes, biscuits, tonfa (le bâton de sécurité des policiers américains), cartouches de cigarettes (9€). Et même une invraisemblable paire de menottes cerclées de mousseline rose (9€). À la sortie, sur la droite, un resto US de la même enseigne fournit, pour 5€ pièce, d'insipides pizzas. C'est toujours mieux, paraît-il, que les rations américaines sous cellophane.
De l'autre côté de la forteresse, l'Afghanistan. Près de la base de Nijrab, Maqtab: un village sans eau potable, sans électricité. Mais où se dressent d'improbables lampadaires équipés de panneaux photovoltaïques.
Et au fond des vallées, à quelques dizaines de kilomètres, on vit encore, nous assure-t-on, «comme au Moyen Âge». «Dans ces endroits reculés, les habitants n'ont probablement vu aucun Russe pendant la guerre 1979-1988, aucun étranger depuis des dizaines d'années», confie un officier français. Aucun militaire n'y pointe son nez. Trop loin, trop inaccessible.

La nuit, le bruit des hélicos et des tirs

Le confort des grandes bases ne peut rien contre la peur, toujours tapie dans l'ombre. Sourde. Prête à jaillir. Qui vous glace au moindre bruit suspect.
Une vitesse de VAB qui passe mal, une roue qui plonge dans un nid-de-poule plus profond, un gars en tourelle qui hurle un ordre à un compagnon... La nuit, il y a le bruit des hélicos qui survolent les vallées, qui viennent se poser quelques minutes dans la base. Régulièrement, résonnent les tirs de mortier. Presque toujours des obus éclairants. Cela veut dire que des mouvements suspects ont été repérés. Peut-être une poignée de talibans qui s'apprêtent à lancer leurs «Chicom», ces roquettes chinoises de 105mm. Tagab, la seconde base française de Kapisa, plus rustique et plus exposée que Nijrab, a été la cible de plus d'une vingtaine de ces projectiles depuis juin.
«C'est une vraie saloperie, peste un adjudant qui montre les dégâts causés par l'une des rares à être tombées sur le camp. Ils les balancent de là-bas, soupire-t-il, désignant la montagne qui fait face à la base. Quand elles explosent, elles se fragmentent en centaines d'éclats. Une est tombée sur le camp américain de Bagram en juin dernier. Deux soldats ont été tués et six autres blessés.» Les roquettes font pourtant rarement mouche. «On a de la chance, poursuit le sous-officier. Leur système de visée est artisanal et absolument pas fiable.»

Derrière ce jardin d'Eden peut-être l'enfer

Le danger est partout et nulle part. Dehors, en mission, sur une route qui vous conduit à un paysage à couper le souffle. Sur la droite, des montagnes qui ressemblent au papier froissé des cartes en relief de nos années collège. Sur la gauche, un cours d'eau, avec une vallée verdoyante qui plonge en contrebas. Irréelle dans la brume matinale. Derrière, dans un halo de lumière, le soleil qui se lève découpe d'autres montagnes ciselées au couteau. Majestueuses. Là-bas un troupeau de moutons et son berger.
Dans les champs, des paysans. Des talibans en embuscade ? Sur la route, enfoui sous ce nid-de-poule, un IED ? Derrière ce virage, derrière ce décor de cinéma, l'enfer ? Les statistiques sont édifiantes. Depuis leur arrivée en juin, les soldats de la Task Force Korrigan comptent en moyenne une embuscade tous les deux jours et un IED tous les trois jours.

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Pour un militaire, l'Afghanistan est une mer hostile où l'on ne trouve refuge que dans les îlots sécurisés de la coalition internationale.

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