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Jane Birkin. "Les morts ne vous quittent jamais"

Jane Birkin, qui possède une maison à Landéda - sur la côte nord-finistérienne - à deux pas des parcs ostréicoles de Prat Ar Coum, s’explique sur « Boxes », une oeuvre qui lui tenait énormément à coeur.

Dans quelles conditions s’est déroulé le tournage ?
Nous avons tourné voici un an dans ma maison de Landéda, en bénéficiant d’un temps exceptionnel pendant les trois semaines et quatre jours où nous sommes restés. C’était la Côte d’Azur. Les gens du secteur ont été super. Les ostréiculteurs nous ont prêté une plate pour qu’on puisse tourner les scènes où Géraldine Chaplin tombe à l’eau. Les ingéniosités et le talent de l’équipe technique et la générosité des Finistériens ont plus que compensé le manque de moyens dont nous disposions.

Comment est née l’idée du film ? C’était il y a une dizaine d’années. Je voulais écrire un film sur la crise d’une femme de 45-50 ans et de cette vertigineuse terreur : à quoi être utile quand on cesse de pouvoir avoir des enfants ? Qu’est-ce qui va se passer ? Et comment ça va se passer ? Est-ce que quelqu’un m’aimerait si je n’avais pas cet encombrant passé ? C’était une grande question pour moi.

Pourquoi ce moment-là ? Quand j’ai décidé de faire le film, c’était aussi, dans le même temps, ce moment précis où un homme vous trouve aimable et qu’une adolescente rebelle le prend très mal, où les autres enfants trouvent que vous n’avez pas été claire sur les autres séparations, et finalement sur ce moment où tout le monde vous en veut de quelque chose.

Pourquoi cette question était-elle particulièrement angoissante ? Pour une femme, passé un certain âge, tu te rends compte que même si tu voulais d’autres enfants, même si tu avais eu exactement le nombre qu’il te fallait, que c’est absolument parfait, tu ne peux plus avoir d’enfants. Alors que les pères, à 55 ans, découvrent la paternité avec joie, qu’ils sont parfois de meilleurs pères qu’ils l’auraient été à 20 ans et qu’ils sont souvent plus séduisants. Il y a là une injustice flagrante de Dame Nature. Il existe une certaine évolution dans ce domaine, mais si tu essaies d’avoir la couverture de « Elle » à 60 ans, essaie toujours...

Dans les relations avec les enfants, quelles étaient vos interrogations ? L’éternelle question : « Avezvous été une bonne mère ? ». On veut être la mère la plus absolument proche de ses enfants, mais à chaque génération, il y a les mêmes reproches. Je me suis souvenue alors que ma mère m’avait aidée quand je débutais au théâtre. Je me suis rendu compte comme les souvenirs que tu gardes sont cruels. Je me critique pas mal dans le film, plus que mes enfants ne m’ont critiquée...

Quand il y a plusieurs pères, est-ce plus compliqué avec les enfants ? Il y a de moins en moins de parents qui vivent avec la personne avec qui ils ont eu leur premier enfant. Les enfants veulent être désirés par leur père et par leur mère. J’ai mis dans le film cette souffrance possible d’un enfant à qui on n’a pas parlé de son père, ou si peu.

Pourquoi faire revivre à l’écran des personnes disparues ? Je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison pour que les gens morts ne reviennent pas, avec leurs reproches et aussi leur réconfort. Savoir que les morts ne vous quittent jamais, j’en suis absolument sûre. Que les morts puissent revenir et te dire : « Ça va. Tu peux t’arrêter maintenant ». Juste cet apaisement...
Boxes
Drame de et avec Jane Birkin, Michel Piccoli, Géraldine Chaplin
On peut être une star, une chanteuse à succès, une comédienne reconnue et éprouver les pires difficultés pour monter un film. Ce parcours d'obstacles, Jane Birkin l'a vécu avant de tourner « Boxes », concrétisation d'un projet qu'elle portait depuis dix ans. Les chaînes de télévision, grandes pourvoyeuses d'argent et qui font désormais la pluie et le beau temps dans le paysage cinématographique français, tordaient le nez.

Des boîtes qui s'ouvrent sur le passé
Finalement, à force de se bagarrer, Jane a touché au port. Et, en prime, son film a fait l'objet d'une séance exceptionnelle à Cannes dans le cadre d'un hommage rendu à l'occasion du 60 e anniversaire du Festival. L'action se déroule en Bretagne, région chère au coeur de la réalisatrice. Anna, la cinquantaine, Anglaise d'origine, prend possession de sa nouvelle maison au bord de la mer. Dans toutes les pièces de l'habitation pullulent des « boxes » (boîtes), des cartons de déménagement qui renferment des milliers d'objets. De ces boîtes va surgir le passé de l'héroïne, qui a vécu beaucoup de vies. Lorsqu'elle les ouvre apparaissent les êtres qui ont compté dans son existence. Ses parents, bien sûr, mais aussi ses enfants et leurs pères, les morts et les vivants. Anna a eu trois filles, nées chacune d'un père différent. Ses trois hommes sont là et, comme les parents et les enfants, ils reviennent lui parler, l'engueuler, lui pardonner peut-être. A cette période vertigineuse de sa vie, le temps court toujours plus vite. Anna prend son élan pour affronter le passé, pour essayer de se projeter dans l'avenir... Et croire encore à l'amour ?

Une sincérité et un engagement admirables
Avec cette histoire très autobiographique dont elle a signé le scénario, Jane Birkin se met à nu avec une vérité, une sincérité et un engagement qui forcent l'admiration. Elle plonge sans hésiter dans le tourbillon de la mémoire, brisant avec inventivité la linéarité du récit. C'est là le film d'une authentique cinéaste qui ne craint pas de prendre des risques tout en posant des questions universelles.

Les fantômes de sa vie
Si Jane Birkin évoque la plupart des membres de sa famille, aucun d'eux ne joue dans « Boxes », à l'exception notable de sa fille Lou Doillon. Mais c'est sans difficulté que l'on perçoit les ombres de ceux qu'elle a aimés : John Barry, Serge Gainsbourg, Jacques Doillon... Elle a confié le rôle de ses parents à Michel Piccoli et Géraldine Chaplin. Tous deux sont admirables, à l'instar des autres interprètes : Maurice Bénichou, Natacha Régnier, John Hurt, Tchéky Karyo et, bien entendu, Jane Birkin


Jane Birkin a tourné « Boxes » en Bretagne. Son film, très personnel, plonge dans le tourbillon de la mémoire, en posant des questions universelles. Emouvant et authentique... (Photo Daniel Dagorn)
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