Y a-t-il eu un élément déclenchant à l'élaboration de votre nouvel album ? La toute première chose à signaler, c'est que Sony, ma maison de disques, m'a proposé de réaliser un nouvel album. A une époque où le marché est en crise, où l'on a vu des gens plus connus que moi se faire virer, ça a
été une marque de confiance forte qui m'a vraiment porté. Maintenant, quel album concevoir ? Même si je ne me considère pas vraiment comme un chanteur - encore qu'actuellement on entend bien qu'il n'est plus vraiment besoin d'être chanteur pour chanter (rires) ! - j'ai eu envie de faire un disque de chansons. Cela répondait aussi à une attente qui me surprenait un peu et qu'on m'a souvent formulée en Bretagne : « Mais pourquoi ne chantes-tu pas plus ? ». L'élément déclenchant des premiers textes, ça a été de revoir à la télé le film d'Hubert Sauper, « Le cauchemar de Darwin »*. J'ai demandé à Clarisse Lavanant de m'écrire un texte sur ce thème. Elle est allée le voir et dans la foulée a tout de suite écrit « Les perches du Nil ».
Clarisse Lavanant est l'auteur de la moitié des chansons du disque. Parce qu'elle a le don de trouver les mots de ce que vous ressentez ?
Oui : si j'étais Voulzy, elle serait ma Souchon ! C'est un bonheur d'avoir trouvé ses mots comme à une autre époque j'avais pu trouver ceux de Xavier Grall. Elle est extraordinaire, il n'y a qu'à lire ses textes.
Trois textes sont de vous. Vous reprenez également deux chansons de Melaine Favennec, et interprétez un titre de Christian Lemoine. Pourquoi ces choix ?
« Regarde autour » et « De la lune à la lune » de Melaine sont des chansons que j'avais vraiment envie de reprendre depuis longtemps. Elles s'intègrent parfaitement dans le contexte de ce disque. Christian Lemoine est un éducateur basé en région parisienne qui m'envoie des textes régulièrement. Son morceau « Le nom du vent » est magnifique. C'est d'ailleurs le seul extrait du nouvel album que j'ai choisi d'interpréter à la Nuit de la Saint-Patrick à Bercy.
« Les perches du Nil » vous éloignent des « green lands » celtiques que vous fréquentez habituellement. Vous aviez envie de nouveaux horizons ?
J'ai eu envie de me « délocaliser », dans le bon sens du terme, d'aller me chercher ailleurs où je ne suis jamais allé, en Afrique. Je suis d'un naturel casanier, Une bernique en quelque sorte. Heureusement, je regarde beaucoup Arte qui m'apporte une vision du monde. Par rapport à la Bretagne, j'ai l'impression d'avoir déjà exprimé tout ce que j'espère. Je l'ai chantée dans tous les sens, et notamment dans la chanson intitulée « Bretagnes » en 2000. Mon propos ne va pas changer d'une année à l'autre, je n'avais pas de raison d'y revenir. En mettant le cap ailleurs, en m'« africanisant », je me rends compte en fait que je ne parle que d'exil. L'exil existant et l'exil à venir. Lorsque dans « Qu'ai-je fait », j'évoque Shishmaref et Tuvalu, deux îles, l'une en Alaska, l'autre en Polynésie, amenées à disparaître à cause du réchauffement climatique et de la montée des eaux, je parle d'exil. C'est comme si on nous disait qu'il va falloir évacuer Sein et Ouessant. Sauf que là tout le monde s'en fout.
Est-ce l'album d'un citoyen en alerte ?
En alerte totale, oui, dans ma tête tous les compteurs sont au rouge ! Mais je commence par m'accuser moi-même. Dans la chanson « Qu'ai-je fait » qui ouvre l'album, je m'interroge sur ma part de responsabilité, parce que ce serait aussi trop facile de tout rejeter sur les autres.
Guizmo du groupe Tryo et la Camerounaise Sally Nyolo jouent sur votre album. Comment s'est passée votre collaboration ?
Au commencement, j'ai fait des maquettes des chansons à Lampaul avec Patrick Péron, comme d'habitude. Dans le studio, j'avais fait tout seul des petites voix qui pouvaient faire africaines autour de certaines chansons. Je n'en menais pas large lorsque j'ai présenté ces maquettes à la maison de disques, mais l'adhésion a été enthousiaste. Valérie a dit, j'ai une idée, il faudrait créer une rencontre entre toi et Guizmo. Elle a eu lieu, nous avons beaucoup travaillé dans son studio près de Rennes, et c'est lui qui a eu l'idée d'inviter Sally Nyolo à venir chanter et faire des percussions. On a joué ensemble sur les couleurs. Ceci dit, si j'aime ces arrangements, il était fondamental pour moi que les morceaux soient suffisamment solides pour pouvoir être interprétés simplement en guitare-voix. Il faut qu'une chanson tienne la route jouée en acoustique. Ce n'est pas parce que tu vas mettre un grand orchestre qu'elle va être meilleure. Dans ce disque, je suis revenu à mes origines, à ce qui a fait le fond de mon répertoire : blues-rock, folk-rock acoustique.
Le samedi 2 juin, vous serez à l'affiche de la Nuit Interceltique au stade de Rennes. Quel répertoire présenterez-vous ?
Celui qu'on vient de jouer à la Nuit de la Saint-Patrick à Bercy, avec les morceaux fers de lance de l'Héritage des Celtes. Et puis sûrement une ou deux chansons du nouvel album, selon l'accueil qu'il recevra. J'ai hâte de voir comment le public va réagir ! A Rennes, je retrouverai également à un moment Alan Stivell sur scène pour intervenir sur l'une de ses compositions. Cela me fait très plaisir parce qu'en dehors de l'Héritage des Celtes en 1993, je n'ai pas dû rejouer avec Alan en Bretagne depuis quasiment les années 70 !
* Il rapporte comment l'introduction de la perche du Nil en Tanzanie a abouti à une catastophe écologique et humaine pour les habitants.