A peine sortie, votre version discographique de l’opéra de Vivaldi « Griselda » concentre les honneurs de la critique. Qu’estce qui lui plaît tant chez vous ?Je préfèrerais que ce soit elle qui réponde. Mais dans ce qu’on peut lire, on note qu’elle apprécie le travail très important de recherche qu’on effectue avant d’enregistrer une oeuvre ainsi que l’interprétation personnelle et l’investissement émotionnel qu’on y met. Ce qui revient régulièrement dans les commentaires, c’est le mélange à la fois scientifique et intuitif qui caractérise notre travail. Il est présenté comme de la mécanique de très grande précision, mais pas de la froide mécanique.
En quoi « Griselda » diffère des deux autres opéras de Vivaldi que vous avez déjà enregistrés ?Le premier, « La verita in cimento », écrit en 1720, était une oeuvre de jeunesse, même si elle est très achevée. C’est un opéra spectaculaire où la musique instrumentale tient un rôle de protagoniste. « Orlando Furioso » a été créé en 1727. Vivaldi y a développé son sujet préféré, l’histoire d’un chevalier très puissant trahi par son amoureuse et qui va sombrer dans le désespoir et la folie totale. Pour suivre les divagations psychologiques du héros, il a fait exploser toutes les conventions de l’époque. On peut dire qu’il s’est complètement lâché pour montrer comment lui voyait l’opéra. Le résultat est génial. Seulement à sa création, l’oeuvre n’a pas remporté de succès. Du coup, Vivaldi est revenu à la forme en vogue, celle de l’opéra napolitain. Mais si « Griselda », en 1735, suit ces codes de l’opéra napolitain, le compositeur le fait sans jamais baisser sa culotte. C’est comme s’il jouait à toiser la mode en prenant le parti de multiplier les airs très virtuoses, faisant alors encore mieux et plus dingue que ses contemporains.
Vous avez confié le rôletitre de « Griselda » à la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux, qu’« Orlando Furioso » avait révélée à l’échelle internationale. Devientelle une vraie Matheus ?Si l’on veut (rires) ! C’est vrai qu’avec Marie-Nicole, mais aussi le contre-ténor Philippe Jaroussky (comme d’ailleurs les autres chanteurs lyriques), on arrive à former une vraie équipe. L’Ensemble Matheus a lancé ces deux solistes dans le grand bain et on est vraiment très fier d’avoir pu contribuer à leur reconnaissance sur les grandes scènes. Vous avez obtenu la Victoire du meilleur album de musique classique avec « Orlando Furioso ».
Quel impact cela a-t-il eu en terme de vente de disques et de dates de concerts ?L’impact a été formidable. Je ne connais pas les chiffres exacts parce qu’on a vendu aussi beaucoup de disques à l’étranger, mais le total s’élève à plusieurs dizaines de milliers. Outre la Victoire, le disque a obtenu beaucoup de récompenses : son équivalent allemand, des prix importants en Espagne, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis... Et pour ce qui est des concerts, on est obligé d’en refuser sans cesse.
Des villes tentent-elles de vous débaucher pour que vous alliez vous installer chez elles ?Bien sûr, ça n’arrête pas, il y a eu Toulouse par exemple... Mais on bénéficie désormais à Brest d’un vrai soutien. On disposera ainsi prochainement d’un studio de répétition au Quartz. Pour marquer notre attachement à la ville, on a tenu à ce que « Griselda » et l’album d’airs d’opéras avec Philippe Jaroussky qu’on sort chez EMI en octobre y soient enregistrés. L’opéra l’a été salle Surcouf, l’autre à l’Auditorium de l’Ecole de Musique. C’était important pour nous que ces disques à vocation internationale soient créés à Brest-même. Les preneurs de son ont effectué un travail remarquable.
Les jeunes générations semblent encore réfractaires à la musique classique : que faire ?Il ne faut pas laisser le carcan de la présentation bouffer le contenu. Nous, nous essayons d’être simples dans notre attitude scénique et dans notre interprétation : que la musique vive ! Et on a constaté en dix ans un important renouvellement du public qui vient à nos concerts. Il a beaucoup rajeuni. Je pense que les gens sentent que tous les projets qu’on entreprend nous tiennent vraiment à coeur : on ne fera jamais de l’alimentaire. Bientôt, on jouera à Suresnes avec Herwann Asseh, le chorégraphe de hip hop avec qui on collabore régulièrement. On présentera « Expérience 4 » à cette manifestation qui est un peu l’équivalent du Festival de Bayreuth en matière de danse de rue (rires) ! L’année dernière, quand on avait joué le spectacle au Quartz de Brest, de jeunes rappeurs venus spécialement pour Herwann Asseh m’avaient dit à la fin : « Je croyais que tu faisais de la musique de grandmère, mais c’est trop bien ! »