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Erik Marchand. Chanteur populaire

A Quimperlé, Erik Marchand va présenter une création axée sur le kan ha diskan. A Lannion et Carhaix, il jouera le répertoire élaboré avec le rockeur Rodolphe Burger. Le chanteur traditionnel est en quête perpétuelle de nouvelles aventures.

Qu’est-ce qu’un chanteur populaire ? Un séducteur qui pose sa voix caressante sur des arrangements dans l’air du temps ? C’est une réponse possible. Erik Marchand en offre une autre, diamétralement opposée. Son chant à lui est populaire dans la mesure où il est l’expression d’une culture enracinée : celle de Bretagne et plus particulièrement du centre-Bretagne. Le moustachu à casquette a appris à le maîtriser auprès du regretté Manu Kerjean qui avait accepté de le guider.
Depuis, Erik Marchand n’a cessé de défendre, promouvoir et prolonger ce legs en l’enrichissant de rencontres parfois insolites, voire déroutantes, mais toujours assumées.« J’aime faire des choses différentes, je crois que c’est ma couleur principale », sourit l’artiste.

Une trentaine d’albums

Les multiples balises qui marquent son parcours en attestent. Sans tout citer, rappelons que, depuis le milieu des années 70 où il a commencé à écumer les festoù-noz avec son compère Yann-Fañch Kemener, il a participé activement à l’élargissement du champ d’expression de la musique bretonne. Une trentaine d’albums (dont une demi-douzaine a reçu un Grand Prix de l’Académie Charles Cros) l’illustrent. A côté d’anthologies et de compilations figurent ceux qu’Erik Marchand a enregistrés au sein du groupe Gwerz, avec le Quintet Clarinettes (il joue aussi de cet instrument - ou plutôt de la treujenn gaol comme disent les sonneurs du Kreiz Breizh), avec Thierry Robin, la Celtic Procession de Jacques Pellen...

Unu, daou, tri, chtar

Infatigable voyageur hors des sentiers battus (il parle français, breton, anglais, roumain, romani, serbe), Erik Marchand a également enregistré avec des représentants d’autres cultures populaires : les Roumains du Taraf de Carancebes, l’orchestre international Les Balkaniks ainsi que des gardiens de riches traditions vocales sardes, albanais, galiciens ou maliens pour son album « Kan ».
« Before Bach avec le rockeur Rodolphe Burger est sorti en 2005. La nouvelle année va voir l’inlassable explorateur augmenter sa discographie de trois opus. Le premier sortira sur un label qu’il vient de fonder avec Jacky Molard et Bertrand Dupont qui s’appelle Innacor. Son objectif ? Etre le Haut-parleur des cultures de Bretagne et du monde ». Le premier disque d’Innacor vient de sortir. Il est consacré au Turc Hasan Yarimdünia. En avril sortira l’album d’« Unu, daou, tri, chtar ». Le quartet réunit les Bretons Erik Marchand (chant), Jacky Molard (violon, alto, contrebasse), le joueur roumain de taragot Costica Olan et l’accordéoniste serbe Viorel Tajnuka.

Keiz Breizh Akademi

Norkst devrait également enregistrer cette année. C’est le nom de l’orchestre issu de la Kreiz Breizh Akademi qu’a fondée Erik Marchand et dont il est le directeur artistique. Norkst se livre à des recherches passionnantes et novatrices sur la modalité et la musique bretonne. Enfin, le chanteur planche sur un album qu’il consacrerait en fin d’année à l’illustration musicale du livre du poète Henri Michaux « Voyage en Grande Garabagne ».
« On utilise le mot tradition quand on a peur du mot culture »
Erik Marchand nous a récemment accordé un entretien dans les locaux du Mag’ à Morlaix.
En quoi consiste la création «Dañs Dro» que vous allez présenter avec Yann-Fañch Kemener, un batteur et un bassiste au festival Taol Kurun de Quimperlé ?
Comme son nom l’indique, c’est un spectacle destiné à faire danser les gens. L’idée est de faire se rencontrer deux systèmes rythmiques : celui du kan ha diskan* avec celui d’une section basse-batterie, sans autre instrument mélodique que le chant. J’y retrouve mon vieux complice Jean-François Quéméner (Yann-Fañch Kemener). Le bassiste est Etienne Callac. C’est un musicien de jazz qui a de fréquents contacts avec la musique bretonne. Le batteur Mokhtar Samba est un jazzman marocain d’origine sénégalaise basé à Paris. Habitué à la musique du Maghreb, il a la pratique des micro-rythmiques que l’on retrouve aussi dans le kan ha diskan. C’est intéressant de jouer avec un batteur capable de saisir ces propositions rythmiques et de les développer.

Cela va-t-il donner un son très tribal ?
Oui, ça va sonner (rires) !

Quels types de danses interpréterez-vous ?
Toutes les danses du kan ha diskan : plinn, fisel, gavottes ainsi que quelques thèmes à écouter du répertoire centre-breton, notamment issus du répertoire de Jean Poder. Mais l’ensemble reste axé sur la musique de danse. Dès le mardi suivant, on vous retrouvera dans un univers très différent : celui né de votre collaboration avec Rodolphe Burger, une figure emblématique du rock dit atmosphérique.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de jouer ensemble ?
Notre première rencontre remonte au Festival Panoramas de Morlaix en 2003. Rodolphe Burger avait fait savoir qu’il souhaitait rencontrer des musiciens de la région, tous styles confondus. Joran Le Corre de Panoramas m’a demandé si j’étais intéressé. Malheureusement on ne peut pas tout connaître et à l’époque je ne savais rien de sa musique. Alors j’ai appelé des collègues plus spécialistes en rock. Ils m’ont dit, Rodolphe Burger, fondateur du groupe Kat Onoma, c’est quelqu’un de très intéressant, maximum respect ! Donc je suis allé à la répétition en apportant un morceau que j’avais d’ailleurs composé pour un accordéoniste serbe qui joue avec moi dans d’autres formations.
Avec Rodolphe, on a joué ce morceau à Morlaix qui a eu l’heur de plaire au public et aux professionnels présents au théâtre. Le directeur du Quartz de Brest nous a proposé de poursuivre l’expérience et de faire une création chez lui. On l’a préparée en résidence dans la ferme de Rodolphe Burger dans les Vosges. Comme elle possède un studio, ça nous a permis d’enregistrer en même temps qu’on répétait et de construire les choses qui ont donné le disque «Before Bach» sorti en mars dernier.

Comment avez-vous élaboré un répertoire commun ?
A l’expérimentation (rires). J’ai écouté presque tous les disques de Burger, lui a écouté des choses de ma part dans le but de repérer les points de convergence. J’ai aussi apporté d’autres formes musicales que j’ai déjà pu pratiquer : de Grèce du nord, de Roumanie, de Bulgarie... La part bretonne tient essentiellement dans la langue et la technique de voix que j’utilise. Il y a également des airs traditionnels - un terme que je n’aime pas beaucoup - comme le blues de Poullaouën.
A partir de tout cela, avec les trois autres musiciens, on a cherché des ponts, des couleurs rythmiques et musicales. Participaient également les batteur et bassiste du Météor Band - le groupe régulier de Rodolphe -, ainsi que le joueur de oud électrique Mehdi Haddab. On expérimentait tout le temps ensemble, chacun générant de la dynamique pour les autres. Puis on a systématisé les morceaux qu’on gardait et les arrangements. J’ai refait quelques voix pour que ce soit plus propre. Cela a donné le disque et le répertoire des concerts.

Comment réagit le public à une telle fusion ?
Que ce soit au festival Art Rock de Saint-Brieuc ou aux Vieilles Charrues de Carhaix, on a eu un très bon accueil. Ce ne sont pas des morceaux spécialement faits pour les amateurs de rock ou pour ceux de musique bretonne. Ils sont plus marqués dans l’expression humaine que dans une couleur culturelle et c’est ce qui semble plaire à pas mal de gens.

Vous avez pratiqué beaucoup de fusions, tant avec des musiciens bretons que roumains, serbes, turcs et bien d’autres. Alors pour vous, qu’est-ce qu’une fusion musicale réussie ?
C’est une fusion dans laquelle tous les musiciens qui jouent trouvent un espace de liberté tout en pouvant jouer comme ils en ont l’habitude dans leur forme courante, « traditionnelle ». Si chacun ne peut s’exprimer librement, ça sent le collage et c’est raté. Il faut parvenir à trouver des formes musicales communes. C’est pour ça que ce sont plutôt des rencontres d’individus que des rencontres proprement culturelles.
Un musicien comme Costica Olan, joueur de taragot du Taraf de Carancebes, utilise des formes rythmiques de contretemps propres à la région roumaine du Banat. Or elles sont très proches de celles que je pratique en musique bretonne. A partir de là, on arrive à trouver des interprétations communes parce qu’on a le même entendement de la ligne mélodique. Mais ça ne veut pas dire que ça fonctionnerait entre n’importe quel chanteur breton et n’importe quel joueur de taragot roumain. Ce sont d’abord des rencontres d’individus.

Vous dîtes ne pas aimer l’adjectif traditionnel. Comment qualifiez-vous votre musique ?
J’appelle ça de la musique populaire. Le mot traditionnel ne me dérange que s’il se réfère à des formes figées. Et puis je pense qu’on utilise le mot tradition quand on a peur d’utiliser celui de culture. Moi je parle sans honte de culture et de musique populaires. Je préfère également parler de thèmes locaux plutôt que de thèmes traditionnels. Parce qu’il y a des thèmes locaux qui sont récents, comme celui que j’utilise en clin d’œil dans le morceau « Before Bach ». Il a été composé pour la rencontre avec Burger en adoptant une gamme qui était utilisée par un chanteur de Poullaouën. J’en ai fait un kaz ha bar qui aurait pu être tout à fait «traditionnel » parce qu’il est composé dans une forme locale.

*Kan ha diskan : chant breton à danser interprété en couple a capella.

F. Jambon - 10/01/2006


Erik Marchand (Photo Claude Prigent)
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