"Nous voulons la démission du gouvernement, l'abrogation de ce régime politique et l'instauration d'un gouvernement provisoire." La revendication de cet étudiant en col Mao, sandales et lunettes rondes n'est pas extraite des archives de Mai 68. La scène se déroule en plein mouvement anti-CPE, devant le hall B de l'Université de Rennes 2,
le 3 avril 2006. Et elle ne suscite, parmi les quelque 4.000 participants de cette AG, aucune raillerie, aucun éclat de rire. Bien au contraire. Les appels à la grève générale, à "changer de démocratie", à "tout faire péter s'il le faut" rencontrent un franc succès auprès de l'assistance.
Anti-CPE, anti-LRU et anti-Sarko
C'est au cours de cette année 2006 que les "autonomes" font parler d'eux. Ils sont une dizaine, guère plus, entourés d'une centaine de sympathisants, à jouer les agitateurs lors des AG étudiantes, à tenter de faire dégénérer les manifestations. "Nous sommes tous des casseurs", proclament-ils sur une banderole, après s'être ouvertement déclarés favorables à l'affrontement avec les forces de l'ordre.
Un an et quelques mois plus tard, à Rennes, ils sont une cinquantaine lors du mouvement anti-LRU, qu'ils "confisquent", selon l'expression d'un observateur, aux syndicats étudiants. Marc Gontard, président de Rennes 2, dénonce ces "professionnels de la révolution", et leurs méthodes musclées. "Ils sont extrêmement violents, rapportait dans nos colonnes, en novembre dernier, une ancienne cadre rennaise d'un syndicat étudiant. Ils ont frappé des représentants de syndicats étudiants. Je les ai également vus de mes yeux vendre des cocktails molotov." Rennes, où quelques éléments auraient, selon la police, tenté de créer un groupe armé, n'est pas le seul foyer actif. D'autres groupes violents de l’ultra gauche ont déjà été identifiés à Nantes, Toulouse et dans la région parisienne. Toujours selon la police, ils se sont illustrés au cours des manifestations violentes qui ont émaillé les élections présidentielles et l'accession de Nicolas Sarkozy au pouvoir.
Squats, émeutes, sabotages...
Depuis les premiers événements, tous ces groupes sont placés sous étroite surveillance. C'est "une priorité opérationnelle" pour les Renseignements généraux, qui leur trouvent un point commun. Tous appartiennent à une "mouvance anarcho-autonome". Un nom qui renvoie aux années 70. Squats, émeutes, sabotages et pratique clandestine de la lutte armée "contre l'Etat bourgeois et le capitalisme".
Tous ces groupes, autonomes, sont restés dans l'amateurisme. Sauf un. Action Directe, qui commettra hold-up et plusieurs dizaines d'attentats de 1979 à 1987, allant jusqu'à l'assassinat du général Audran (1985) et du PDG de Renault, Georges Besse (1986).
"L'ébullition sociale ne fait que commencer"
Pour Michel (1), militant et squatteur (2) à Rennes, "Action Directe, c'était une dérive. Pour moi, la révolution, ce n'est pas une minorité qui la mène (...) Oui, on essaie de préparer la révolution, mais ce n'est certainement pas en cherchant à s'armer. Nous ne sommes pas cagoulés, en train de comploter !" Il poursuit : "Il y a certainement des gens qui pensent ne plus avoir grand-chose à perdre, et qui se disent : "Pourquoi ne pas passer à l'action ? " Pour eux, la prison, ce n'est pas forcément pire (...) A Rennes 2, il y a 20.000 étudiants qui savent qu'ils n'auront pas de boulot en sortant de la fac…" Une de ses camarades martèle : "C'est peut-être vain ce qu'on fait, mais on ne peut pas rester là à attendre, à rien faire. Etre individualiste à 20 ans, ce n'est pas possible. A cet âge, on a le temps de penser au monde dans lequel on vit. On a le temps d'essayer de construire des choses. Nos parents, qui ont des crédits à payer, des enfants à charge, n'ont pas ce luxe." "On sent qu'il y a de plus en plus de tensions sociales, constate Michel. Mai 68 ? Des mouvements comme ça se répètent. On n'en est pas encore là. Cela commence à bouger. L'ébullition ne fait que commencer. On sent bien que nos actions ont de plus en plus de résonance. On est sur une pente ascendante."
(1) Aucun des "autonomes" rencontrés n'a souhaité donné son véritable prénom.
(2) Dans ces squats, ils essaient de vivre collectivement, "de façon à ce que le moins de monde possible travaille de manière salariée, pour ne pas avoir à engraisser le capital". "On est comme des rats. On vit des restes de la société. On récupère et on répare nous-mêmes beaucoup de choses. On organise des concerts, des projections, une cantine populaire..."