Quelque 24 heures après avoir reçu la visite de deux délégués de l’armateur turc de l’Ocean Jasper, le cargo qui a éperonné et coulé le chalutier breton le 17 août dernier, au large d’Ouessant (Le Télégramme d’hier), Yvette Jobard est toujours aussi outrée. « Je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit et croyez-moi, j’ai eu le temps d’analyser tout ça. Ces gens-là sont vraiment gonflés et n’ont peur de rien ».
« Ils ont traité Sarkozy de menteur »
Lors de leur entretien au domicile plouescatais de la femme de Bernard Jobard, le patron pêcheur décédé dans le naufrage de son caseyeur, l’avocat maritime Fikret Hakdugen et le manager général Ufuk Culha lui ont affirmé que le procès n’aurait pas lieu en France. À l’inverse, donc, de ce qu’avait annoncé le président de la République française, en novembre 2007. « Traiter Sarkozy de menteur, vous vous rendez compte, faut quand même y aller ! », s’insurge Yvette Jobard.
« C’est une question de jours »
Les deux Turcs ont ensuite proposé d’offrir 500.000 dollars (350.000 €) à Yvette Jobard, en échange du retrait de ses plaintes. Une transaction que la Bretonne s’est empressée de refuser fermement. Très choquée, cette femme de caractère a reçu un peu de réconfort le même soir, en lisant le courrier électronique que lui a transmis l’Élysée. « Nicolas Sarkozy m’a confirmé que le procès aurait bien lieu en France. Les deux États peaufinent les derniers détails. C’est désormais une question de jours. Pour nous, c’est un vrai soulagement car j’ai la certitude que, cette fois, les choses avancent dans le bon sens ». En novembre 2007, la Justice française avait, selon l’Élysée, obtenu le feu vert des Kiribati pour mener la procédure judiciaire à son terme et pour que le procès ait lieu en France.
La Justice paralysée
Mais depuis cette annonce, deux mois se sont écoulés et la Justice est toujours paralysée. Le procureur de la République de Morlaix, Laurent Fichot, attend en vain la confirmation écrite de l’abandon de privilège des îles Kiribati. L’obtention du fameux document promis par Nicolas Sarkozy permettrait donc au parquet de saisir le juge d’instruction de Morlaix et d’achever l’enquête. Avant que l’affaire ne soit probablement renvoyée devant le tribunal morlaisien. C’est du moins l’espoir du magistrat et de toute la famille Jobard.
La mort d’un homme ne se règle pas à coup de milliers de dollars. Les deux représentants de l’armateur turc venus rencontrer la veuve Jobard, mardi, à Plouescat, ont peut-être pensé que leur demi-million de dollars pouvait tout effacer. Pratique d’un autre monde, celui d’une pompe à fric qu’il faut veiller à ne jamais désamorcer. Un homme meurt à bord de son navire de travail, en pleine nuit au large d’Ouessant. Pendant ce temps, d’autres marins, à l’origine de cette collision, poursuivent leur chemin sans jamais chercher à porter assistance. Cette fois encore, les valeurs d’une prétendue solidarité maritime sont passées par-dessus bord. Mais « tout va pour le mieux ! », nous rassurent les majors du transport maritime qui font transiter chaque jour plus de 90 % des marchandises terrestres. On peut continuer de se noyer bottes aux pieds et ciré sur le dos tant que la course à la rentabilité poursuit son œuvre. En posant sur la table 500.000 dollars pour faire taire une famille endeuillée, ils pensaient naïvement mettre un terme à une procédure qui les empêche de récupérer leur navire. C’est qu’il y a encore un bon paquet de pognon à faire avec ce navire récent et bien entretenu. Mais les choses ne se règlent pas exactement comme cela à Plouescat.