Né à Tunis en 1947, vous êtes arrivé à Paris à l'âge de cinq ans. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?J'ai eu une enfance assez dramatique : un père diabétique, sujet aux syncopes, une mère à demi folle, enfantine, perdue dans ses rêves détruits. Je les comprends mieux aujourd'hui, bien des années après leur mort.
À Ménilmontant, nous vivions dans un extrême dénuement : nous n'avions pas même l'eau courante et nous étions entassés à quatre dans une pièce. Ce fut une enfance et une adolescence aux limites de l'exclusion, compte tenu du contexte, de l'isolement des exilés dans l'après-guerre puis des tensions de la guerre d'Algérie. Mais j'ai gagné une liberté brûlante d'angoisse et de pressentiments, juste après le bac philo passé en candidat libre. Cela dit, je me sentais terriblement seul et désemparé et je n'imaginais rien dans l'ordre professionnel : seules les poésies et la musique prenaient un vrai sens.
Comment en êtes-vous venu à la littérature et à l'écriture ?
L'exil, de Carthage à Ménilmontant, dans les années cinquante, puis la misère et l'expérience de la rue (mon père, tailleur de pierre en Tunisie, devint forain) auront préparé le terrain chez moi, avant que mon frère (qui sera peintre et disparaîtra tragiquement trente ans plus tard) apporte des livres, de la musique, des couleurs à la maison. C'est l'émulation qui sauve. Avec la chance de l'école laïque et obligatoire. Le goût de lire et d'écrire s'est développé naturellement sur cette base fragile, comme celui de respirer et d'aimer. À 18 ans, écrire est devenu pour moi une vocation, c'est-à-dire une sorte d'obsession enchantée et acharnée, dont l'unique clé fut la persévérance.
Pourquoi avoir commencé par écrire de la poésie ?
La poésie est la source, le coeur battant de toute expression. Elle ouvre à l'aventure d'être, au désir de liberté, à l'art d'écrire aussi. La poésie est à l'origine de tous les genres, roman inclus. C'est presque un passage obligé, et bienheureux ceux qui y demeurent.
Vous avez une oeuvre très abondante (une cinquantaine de romans, nouvelles, essais, pièces de théâtre, recueils de poèmes) : comment faites-vous pour passer d'un genre littéraire à l'autre ?
Parce que je reste avant tout poète, en quête inapaisable de liberté. Je pense, avec beaucoup, que tout est encore à inventer dans la réalité. Et puis le récit, la nouvelle, la dramatique, voire l'essai s'inaugurent poétiquement, c'est-à-dire musicalement : chacun avec son tempo particulier. Je ne fais que changer de gamme, de longueur d'onde, et l'inspiration n'est que de l'exaltation concentrée.
Qu'est-ce qui vous sollicite pour écrire un essai, un roman, une pièce de théâtre ?
Le poème naît sans sollicitation aucune, il coule de source aux heures vacantes (même s'il demande une folle énergie). Cependant, on cherche du plus profond de soi à donner une voix adéquate aux déchirures, aux inquiétudes, aux interrogations, et cette dialectique intime se résoudra au mieux, on le pressent, dans tel ou tel genre, l'aphorisme y compris.
Revenons-en à votre roman. Pensez-vous qu'un jour deux États - palestinien et israélien - pourront coexister ?
Tôt ou tard, j'en suis persuadé. Avec tous les humains de bonne volonté, juifs, musulmans, chrétiens ou, tout bonnement, citoyens de cette terre. Mon roman « Palestine », malgré la tragédie qu'il montre et décrit, éclaire, je crois, l'évidence attendue de cette paix.
Rencontre
Hubert Haddad dialoguera avec les lecteurs à la bibliothèque de Queven le mercredi 14 mai à 18 h 30. De son côté, Louis Gardel sera mardi (29 avril) à 18 h 30 à la bibliothèque de Plomeur.