Quand vous étiez adolescent, comment vous apparaissait la société américaine ? Au début des années 80, quand j'avais 17-18 ans, la vie était très différente. Il y avait davantage d'opportunités. On pouvait avoir un job minable et gagner assez pour vivre. À cette époque, je rêvais d'écrire et de voyager, ce que j'arrive souvent à faire maintenant. Mais comme je ne suis pas encore très connu, je n'ai pas autant de temps et d'argent que je voudrais pour voyager. Cela dit, je suis heureux quand j'écris.
Vous êtes titulaire d'une licence de lettres, obtenue à l'université de Villanova, près de Philadelphie. Malgré cela, vous n'avez pas pu décrocher un emploi... J'ai eu, en effet, une licence de lettres après des études qui m'ont coûté 40.000 dollars, des prêts étudiants que je n'ai, d'ailleurs, pas encore fini de rembourser ! Mais ce diplôme ne m'a préparé à rien, sinon, peut-être, à un emploi de secrétaire. Les universités américaines sont de véritables entreprises : elles sont là pour faire de l'argent et non pas pour donner aux étudiants des connaissances en vue d'un emploi. Une fois que vous avez votre diplôme, vous êtes tout seul, c'est à vous de vous débrouiller.
Diriez-vous que la société américaine dans son ensemble est surtout intéressée par le monde des affaires ? Je dirais plutôt que le monde des affaires et de l'industrie est le seul que les Américains reconnaissent. Aux États-Unis, il faut que vous gagniez de l'argent : sinon, ce que vous faîtes n'a aucune valeur ! C'est pour cela aussi que le système de santé et l'éducation sont, en fait, des business, ce qui explique qu'en matière de santé notre pays est pire que certaines nations du tiers-monde. Récemment, je suivais un débat entre Hillary Clinton et Barack Obama à ce sujet. C'était à mourir de rire ! Il n'était pas question d'avoir des hôpitaux ou des traitements pour les millions d'Américains malades ou pauvres; tout ce qu'ils évoquaient, c'était la façon de rendre le système moins cher, c'est-à-dire de faire en sorte que les compagnies d'assurance nous volent un peu moins ! Ce serait comique si ce n'était pas si triste. Ce pays est mort, foutu. Ce ne sont plus les « États-Unis » mais les « Compagnies unies » d'Amérique. Les gens ne comptent pas, sauf en tant que source de profits.
Comment se vendent vos livres aux États-Unis ? « Un petit boulot » et « Tribulations d'un précaire » ont été très bien accueillis par la critique mais les ventes ont été faibles. Ce sont ce que les éditeurs appellent des « livres culte », ce qui veut dire que les gens qui les lisent les aiment vraiment mais qu'il n'y a pas grand monde à les lire ! En fait, mes livres connaissent un meilleur sort en Europe. C'est difficile à comprendre, mais je crois qu'en France et en Italie, il y a plus de gens, proportionnellement, qui lisent. Aux États-Unis, presque tous les livres sont achetés par des femmes de plus de trente-cinq ans. Par conséquent, l'industrie éditoriale américaine oriente ses publications pour plaire à cette catégorie de lecteurs. En plus, même si j'essaie de rendre mes livre divertissants et drôles, ils abordent quand même des sujets sérieux, qui mettent le doigt sur de graves problèmes sociaux américains. Or, ici, les gens vivent dans un déni total de la pauvreté et des autres dysfonctionnements de la société. Même les pauvres estiment que leur condition n'est pas un sujet de discussion ! C'est considéré comme une tare sociale. La pauvreté, en quelque sorte, on la trouve ailleurs, dans les pays étrangers, mais pas chez nous !
Avez-vous un emploi actuellement ? Je travaille au stade de hockey local, à Raleigh (Caroline du Nord) : je prépare la surface chimique sur laquelle les joueurs vont évoluer. Ça paie assez bien mais la vente de mes livres m'aide aussi beaucoup. De temps en temps, je touche des droits d'auteur de France mais aussi d'Italie, d'Allemagne d'Espagne ou de Grande-Bretagne.
Iain Levison sera le mardi 6 mai à 18 h à la librairie Dialogues à Brest, et le mercredi 7 mai à 18 h 30 à la bibliothèque de Saint-Brieuc.
L’intérim : un univers impitoyable. Iain Levison en fait la sinistre expérience quand, voyant que son diplôme de lettres
ne lui sert à rien, il se met en quête de « petits boulots » : une bonne quarantaine en dix ans dans différents États
d’Amérique. Il va être poissonnier, barman, livreur de fuel, déménageur, avant d’être embauché dans une entreprise de pêche en Alaska puis de devenir manutentionnaire sur un bateau frigorifique…
Le constat est dramatique : avec un humour souvent grinçant et une ironie amère, l’auteur montre du doigt les pièges
à chômeurs et les arnaques à la « formation assurée », dénonce les conditions de travail inhumaines, les escroqueries dont sont victimes les intérimaires… Un regard désabusé sur une société et un pays où « tout tourne autour des résultats financiers ».
Par Iain Levison, éditions Liana Levi, 192 pages, 16 euros.