Comment vous est venue l'idée de « La Chaussure sur le toit » ? Il y a une cause matérielle et une cause finale, comme on dit chez Aristote. La cause matérielle, c'est la chaussure qui se trouvait réellement sur le toit en face de chez moi. Lorsque j'écrivais mon précédent roman ou que je faisais de la philo chez moi, je l'avais sous les yeux chaque fois que je levais le nez. Ça m'amusait et m'intriguait, j'ai noté des petites choses, des références, je me suis aperçu que pouvaient s'agglomérer sur cet objet des quantités de choses, de sens, d'images. La cause finale, c'est qu'il me fallait un objet insignifiant, dérisoire, ridicule et en même temps incongru, qui serve de point de convergence à un certain nombre d'histoires, de récits, d'intrigues. L'incongruité et l'aspect abandonné, jeté, convenaient tout à fait à des personnages toujours sur le point de dérailler, solitaires et toujours un peu rejetés hors du monde.
Comment avez-vous construit ces dix histoires ? Sur cet objet qu'est la chaussure sur le toit, il y a différentes couches de sens, différents fonds culturels, etc, qui renvoient tous à l'état de solitude et d'abandon. Ces sens construisaient les intrigues, qui construisaient à leur tour les personnages. La chaussure servait d'axe topographique autour duquel se déployaient les appartements, et donc les histoires et les personnages. Mais cette disposition géographique cache une disposition plus importante. Toutes ces histoires constituent progressivement, par facettes successives, la figure de l'auteur, de l'auteur de toutes les histoires, qui apparaît dans le dernier chapitre, celui qui signe « La chaussure sur le toit », et qui se tient au bord du toit lui-même, la solitude du monde entier sur les épaules, ridicule et pathétique. C'est moi. C'est là d'où j'écris. En tout cas, c'est là d'où parle l'auteur de « La chaussure sur le toit ».
Comment définiriez-vous votre livre : un conte philosophique ? C'est un roman et comme dans mes romans précédents, il y a des contes (plus ou moins philosophiques), mais aussi autre chose, des matériaux hétéroclites, des petits morceaux de plein de choses : c'est agencer ces genres épars qui me plaît. Par ailleurs, je n'ai rien à démontrer ni aucune morale à asséner. Le philosophique, comme dans mes autres romans, est subordonné à la fiction, instrumentalisé par l'intrigue - et pas l'inverse (sinon je ferais des romans didactiques). La seule chose, centrale, et qui est effectivement à la croisée de la littérature et de la philosophie, c'est la solitude.
Vous enseignez la philosophie des religions à l'École pratique des hautes études, à Paris : comment en êtes-vous venu à la philosophie ? La philo est vitale pour moi, elle infuse tout le réel, sous-tend tout. Je ne sais pas très bien ce qu'il y avait avant. Trois choses m'y ont poussé, sans doute, qui ne sont peut-être pas les meilleures raisons du monde : le goût de la discussion, le goût de la lecture et le goût du jeu. Parce que c'est un jeu (grave) merveilleux. Ensuite j'ai découvert que c'était beau, esthétiquement séduisant. Le beau n'est pas réservé à la littérature.
Comment êtes-vous passé de la philosophie à la fiction ? Comment avez-vous été amené à l'écriture ?J'ai toujours mené les deux de front, sans les confondre, même si j'effectue régulièrement des ponts et que je les croise. Ce sont vraiment mes deux jambes (et du coup, il ne faut pas les emmêler). Philo et fiction sont vitales toutes les deux et ce sont les deux moyens exacts pour rendre le monde consistant. Quant à ce qui m'a amené à l'écriture, il y a aussi sans aucun doute une incroyable propension à mentir et à raconter des histoires. La raison principale, je crois que c'est, tout bêtement, la lecture et un amour éperdu - ça fait midinette, je sais - pour la littérature. Mais c'est très difficile de définir ce qui fait pour vous le plus grand plaisir de l'existence.
Chronique d’un immeuble parisien, situé dans un quartier populaire, où les différents locataires - un représentant de
commerce, une nonagénaire, une petite fille noire, un animateur de télévision, etc. - racontent certains épisodes de leur vie. Au fil des chapitres, leurs mésaventures se recoupent, se répondent comme autant d’échos et, surtout, ont pour point commun cette chaussure en équilibre sur le toit du cinquième étage !
Vincent Delecroix a écrit, sur des tons différents, un brillant divertissement, empreint d’humour et de fantaisie, qui n’est, cependant, pas totalement gratuit ni innocent : on sent, de sa part, une grande sympathie pour la solitude de ses personnages ainsi qu’une franche et saine satire des intellectuels pédants et des artistes prétentieux !