Comment vous est venue l'idée de votre roman, « Un acte d'amour » ? Quand je vivais à Moscou, au milieu des années 90, j'ai entendu parler, à peu près au même moment, de trois morceaux d'histoire séparés : l'existence d'un groupe de chrétiens qui voyaient dans la castration un moyen d'atteindre le paradis sur terre ; la présence, en Sibérie, à la fin de la guerre civile russe, d'une armée de Tchèques et de Slovaques cherchant à rejoindre une mère patrie qu'aucun d'entre eux n'avait jamais vue ; enfin, la pratique du cannibalisme prémédité chez les prisonniers russes qui s'évadaient : ils emmenaient avec eux un jeune prisonnier, avec l'intention de le manger au cours de leur cavale dans les étendues désertiques. Chacun de ces trois composants a spontanément donné naissance, dans mon esprit, à des personnages qui s'opposaient : le cannibale et sa victime, le castré et la famille dont il s'était séparé par sa mutilation, et les soldats qui voulaient rentrer chez eux tandis que certains de leurs camarades préféraient rester exilés.
Quels sont les thèmes que vous avez voulu aborder à travers ce roman ? Il y en a beaucoup, mais celui qui domine tous les autres est celui du sacrifice, du double sacrifice, devrais-je préciser : d'un côté, celui que l'on fait pour un idéal abstrait (sa philosophie personnelle, son pays, sa religion) ; de l'autre, le sacrifice que l'on fait pour quelqu'un que l'on aime, quelqu'un qu'on connaît (ami, enfant, mari ou femme).
Comment avez-vous écrit ce roman ? Écrire un livre n'est pas seulement une affaire de plan général et de structure. Cela consiste surtout à revenir sans cesse sur ce plan et cette structure ! Je dirais même qu'au fur et à mesure que j'écrivais, je passais plus de temps à réfléchir qu'à écrire, ce qui est une bonne chose. Ce qui compte, c'est que, tant que le livre n'est pas imprimé, rien de ce que vous avez écrit n'est définitif. Ce que vous croyiez être les fondations peut s'avérer n'être qu'un échafaudage, et vice-versa ! Le début engendre la partie du milieu, et puis celle-ci vous amène à réécrire le début, etc.
n qualifie souvent « Un acte d'amour » de « roman russe » : était-ce là votre intention ? Non, pas du tout. Dans mon esprit, ce n'était pas un roman russe, ni un roman sur la Russie. Cela dit, il m'est arrivé parfois d'imaginer que les personnages parlaient russe... Je dois préciser que lorsque j'ai terminé « Un acte d'amour », j'avais passé presque la moitié de ma vie d'adulte en Russie !
Vous avez été le correspondant du Guardian à Moscou entre 1991 et 1999. Pourquoi avoir choisi la profession de journaliste ? J'ai toujours voulu écrire des romans, même quand j'étais enfant. Mais je ne voulais pas être pauvre ! Quand j'étais à l'université d'Edimbourg, j'ai écrit des poèmes, des pièces de théâtre, des nouvelles... mais à la fin de mes études, il m'a fallu gagner ma vie. J'ai donc cherché un emploi où l'écriture était présente et qui me permettrait de vivre tout en écrivant mon premier roman. Je suis donc allé à Londres pour suivre une formation d'un an, ce qui m'a permis de décrocher mon premier emploi. Ensuite, j'ai passé les vingt années suivantes à vivre deux vies : celle de reporter, que j'ai beaucoup aimée et qui a été, sans que je le cherche vraiment, une réussite, et celle d'écrivain, faite, elle, d'épuisement et de frustration, la joie d'être publié se heurtant à l'échec commercial de mes quatre premiers livres. Mais, malgré tout, je continuais à écrire, avec une obstination acharnée.
Si votre carrière de journaliste était une réussite, pourquoi vouloir à tout prix écrire des romans ? Les journaux rapportent ce que les gens font, les romans font état de ce qu'ils sont. Si notre marche dans la vie et dans le temps ressemble à celle d'un petit groupe de gens (famille, amis, amants ou maîtresses) dans le brouillard, un bon roman est celui qui dissipera un peu le brouillard. À ce moment-là, vous vous apercevez que d'autres êtres humains marchent à vos côtés. Le roman est la seule forme artistique qui reproduit le passage du temps comme chacun peut, personnellement, en faire l'expérience.
C'est la semaine prochaine que débutent les rencontres avec les auteurs : mercredi, 2 avril, Arnaud Le Gouëfflec (« Les Discrets », Gingko éditeur) sera à 18 h à la bibliothèque municipale de Loperhet.
En 1919, c’est-à-dire en pleine guerre civile russe, Jazyk, une bourgade perdue de Sibérie, est sous le contrôle de soldats
tchèques, commandés par le capitaine Matula, un sanguinaire, et son lieutenant, Josef Mutz, qui s’avère beaucoup plus
humain. Vivent là également une secte fanatique de castrats, ainsi qu’une jeune veuve et son fils. Tous attendent
l’offensive des Bolcheviques. Arrive alors un certain Samarin, qui prétend s’être évadé d’un bagne situé à un millier de
kilomètres et être traqué par un compagnon cannibale...
Ce roman, qui a la densité des grands livres russes, constitue une vaste fresque, puissante et foisonnante, mais aussi une
histoire d’amour en même temps qu’une réflexion sur la folie sanguinaire qui peut s’emparer des hommes pour des motifs
religieux ou politiques.
>Par James Meek, éditions Métailié, 446 pages, 22 ¤.