Curieux tout de même. Rarement une victoire, certes symbolique, remportée par des Bretons sur le pouvoir centralisé, aura été aussi peu saluée. Car il n’y a pas de doute : le projet de loi sur les parcs naturels marins, adopté début décembre par l’Assemblée et la semaine dernière par le Sénat, n’est
rien d’autre qu’une prise en compte des critiques émises, à la pointe du Finistère, depuis le lancement de ce projet. « C’est pratiquement comme si la nouvelle loi avait été écrite sous la dictée des Bretons », indique un proche du dossier.
Cogérer l’espace marin
En spécifiant clairement que le parc naturel ne concerne que l’espace marin (sur lequel l’Etat est déjà souverain), qu’il prend en compte et encourage toutes les activités humaines traditionnelles, qu’il sera cogéré par l’Etat et toutes les parties prenantes, mais qu’il laisse la liberté aux communes riveraines d’adhérer ou non, le projet reformaté a balayé nombre de griefs adressés depuis l’origine. Sans prétendre à l’unanimité, cette nouvelle mouture aurait au moins pu susciter un certain consensus à la pointe bretonne où la mer d’Iroise constitue un écosystème d’une richesse incomparable mais fragile et menacée. On y pêche un homard là où on en sortait dix, il y a trente ans, et toute cette zone est une véritable nurserie pour des espèces nobles que l’on retrouvera ensuite bien plus au large. Ce qui devrait légitimer une attention soutenue, surtout dans une région déjà marquée par un premier échec retentissant dans la gestion de l’eau. Certes, l’Etat pourrait régenter seul ce parc marin, puisqu’il est unique maître du domaine maritime. Mais l’expérience de la baie de Saint-Brieuc est là pour prouver qu’en mer, la cogestion est le système le plus efficace. Si la coquille Saint-Jacques y est aujourd’hui abondante, c’est grâce à la concertation et au mode d’organisation mis en place par les Costarmoricains. Pourtant, malgré ces éléments favorables, ce sont surtout les voix des opposants au parc qui continuent à se faire entendre sur la côte et au cœur des trois îles concernées, Ouessant, Sein et Molène. Pourquoi des réticences aussi fortes et des séquelles aussi marquées ? Retour sur les dessous d’un dossier qui fut vraiment mal emmanché.
Talamoni en fossoyeur
En ce 12 février 1998, Dominique Voynet est de bonne humeur et d’un bel optimisme. Ce jour-là, à Brest, la ministre de l’Environnement lance à Océanopolis : « J’ai l’impression d’entrer dans le futur parc national marin d’Iroise. Grâce à la Bretagne, nous allons bientôt disposer d’un second parc marin faisant le pendant, en quelque sorte, du parc marin qui se met en place en Corse ». Oups ! Quand on voit ce qui s’est passé, depuis, sur l’île de Beauté et à la pointe armoricaine... Déjà, au départ, choisir la Corse et la Bretagne pour une démarche un tantinet hasardeuse, c’était soit de l’audace, soit de l’inconscience. Les Corses et les Bretons, ce n’est assurément pas ce qu’on fait de plus complaisant. Du reste, en Corse, l’Etat n’insista pas beaucoup. Il avait d’autres chats à fouetter dans cette période de fortes tensions insulaires. Et lorsqu’en octobre 2000, le préfet de Corse, Jean-Pierre Lacroix (ex-préfet du Finistère) soupire, dans un doux euphémisme, « le projet me semble compromis », le leader des nationalistes, Jean-Guy Talamoni, anticipe aussitôt la mise en bière : « C’est, lance-t-il, la première bonne nouvelle depuis longtemps ». De profundis.
Cozan voit rouge
En Bretagne, c’est un autre boutefeu qui va allumer la mèche. Le redoutable, l’incontrôlable Jean-Yves Cozan. Jusqu’à la visite de Voynet, il voit le parc marin d’un œil indulgent. Alors président du parc régional d’Armorique (et futur faiseur de roi au conseil régional), Cozan verrait bien l’Iroise en appendice marin du territoire terrestre sur lequel il a déjà la main. Mais le jour de la visite de Voynet à Brest, il comprend que l’Etat et la ministre se tamponnent le coquilllard de son parc d’Armorique et que c’est bel et bien un parc national, sous l’égide de l’Etat, qui se profile. En annonçant, en prime, que Océanopolis pourrait être la vitrine de ce parc marin (alors que Brest n’est même pas dans le périmètre du projet), Dominique Voynet commet une de ces bourdes qui ont forgé sa légende et plombé le dossier. Dès le soir même, l’UDF Cozan prend le maquis. Et tous ceux qui savent jusqu’où peut aller la capacité de nuisance du Breiz’Ilien d’Ouessant (peu de temps après, aux sénatoriales, il allait à lui seul faire battre la droite finistérienne malgré les coups de fil de Chirac) ne furent pas étonnés de le voir se répandre sur la côte et dans tous les médias contre cette mainmise de l’Etat et de Brest - pour certains Finistériens, c’est presqu’un couple diabolique - sur la mer d’Iroise et ses îles. Campagne d’autant plus efficace qu’il n’est pas d’usage qu’un préfet réponde à un élu. La nature ayant horreur du vide, on n’entendit donc que Cozan.
Albert Cam à l’abordage
Débarque alors un renfort inattendu : Albert Cam, ex-PDG de Rallye, pas encore remis de la reprise de son groupe brestois par Jean-Charles Naouri, l’ex-directeur de cabinet de Bérégovoy et aujourd’hui PDG du groupe Géant-Casino. Pour Albert Cam, pas de doute : il a été trahi par des financiers de la région brestoise qui ont fait entrer le loup dans la bergerie. Depuis, il fulmine. Alors qu’une partie de sa famille part sous d’autres cieux, lui reste en Bretagne pour y investir une partie du confortable produit de la vente, forcée selon lui, du groupe Rallye. Avec plus de bonheur du côté de la société « B and B » que de feu la compagnie aérienne Westair. Habitué de la mer d’Iroise qu’il sillonne sur sa belle vedette, Albert Cam n’hésite pas à jouer de l’accordéon, le soir, dans les bars des îles. Mais c’est surtout en jouant du biniou aux oreilles du préfet qu’il va se faire entendre, à la tête de la puissante Advili (Association d’opposants au parc) qu’il a contribué à créer en fédérant des associations de plaisanciers ou d’usagers de la mer, pour la plupart déjà existantes. En mettant des moyens, une stratégie de harcèlement et son verbe haut à la disposition de l’Advili, l’ex-PDG de Rallye a largement contribué à cisailler, dans une atmosphère parfois tendue, le projet initial que l’Etat a si mal introduit, en ambitionnant de faire de l’Iroise le pendant marin des parcs de la Vanoise ou du Mercantour. Donc en pensant qu’on pouvait faire en mer ce qu’on avait fait sur terre. Erreur rectifiée dans le nouveau projet de loi, ce qui n’a pas pour autant freiné les ardeurs de l’Advili alors que les pêcheurs professionnels se sont résolument prononcés en faveur de ce parc.
Hélène Tanguy en soliste
Aujourd’hui, Albert Cam a pris du recul. Mais comme dans les coulisses de ce dossier, on va de surprise en surprise, voilà qu’apparaît la députée UMP Hélène Tanguy dans un registre inattendu. Alors qu’en juillet, Jacques Chirac en personne a dit tout son intérêt pour un parc marin en mer d’Iroise, la députée de Pont-l’Abbé-Douarnenez va jouer une partition en soliste. A quelques semaines de l’examen du projet de nouvelle loi, elle sollicite, de sa propre initiative, les conseils municipaux de son secteur pour qu’ils se prononcent sur le projet, avec une mention, dans son courrier, indiquant que toute non-réponse vaudra adhésion au parc... Avec un projet de loi aux contours indéfinis et une formulation aussi péremptoire (ce que lui reprochera la municipalité de Douarnenez), Hélène Tanguy obtient ce qu’elle était vraisemblablement venue chercher : un refus unanime de la dizaine de communes qu’elle a consultées. On ne voit pas très bien, dans le contexte d’alors, quel conseil aurait pu répondre par l’affirmative. Au cours de la récente discussion du projet de loi et forte de ces rejets, Hélène Tanguy a donc avancé une proposition à la tribune de l’Assemblée : que le parc soit limité aux eaux du Finistère-nord, (donc en enlevant la partie sud) autourr de la « biosphère de Molène et Ouessant », label octroyé en 1990 par l’Unesco et qui fut à l’origine de l’idée de création d’un parc marin. 1990-2006 : cela fait donc plus d’une quinzaine d’années que le projet est sur les rails. Lors de la récente cérémonie des vœux, le préfet du Finistère a fait part de son ambition : la création, en mer d’Iroise, du premier parc marin français avant la fin de cette année. Belle preuve d’optimisme.
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