Qui étaient les deux couples qui reposaient, entassés les uns sur les autres, nus, sous un mètre de sable, depuis plus de trois décennies, au sud-est de Quéménès ? Comment sont-ils morts ? La Justice a débuté une recherche et confié les investigations à la brigade du Conquet. La tâche s’annonce ardue.
La datation des ossements, effectuée par le laboratoire d’analyses de Rosny-sous-Bois, fait donc remonter les décès à 37 ans et demi en arrière, avec une marge d’au moins cinq ans. La prescription étant fixé à 25 ans, l’extinction des poursuites judiciaires est acquise. Reste l’intérêt de familles qui attendent peut-être toujours de savoir ce qu’il est advenu d’un fils, d’un frère... Les gendarmes du Conquet vont devoir exhumer les vieilles histoires. Justement, leurs prédécesseurs enquêtèrent sur l’une d’elles.
Des jeunes de toute la France, et même au-delà
En 1954, un prêtre briochin, l’abbé Laurent, aujourd’hui décédé, avait créé, sur deux autres îlots rocheux de l’archipel de Molène, Balanec et Trielen, un « centre de rééducation ». Ce prêtre proposait, moyennant 15.000 F de l’époque, « d’amener à de meilleures conditions physiques et morales » des jeunes gens « ayant besoin de rééducation » en élevant des moutons et en récoltant le goémon. Beau parleur, il parvint à convaincre bien des familles, parfois aisées, dans toute la France, et même au-delà de nos frontières.
Ils mourraient de faim
Mais l’emphase de ce prêtre masquait, sur le terrain, un véritable bagne. Les jeunes vivaient dans le dénuement le plus complet et mouraient de faim sur Balanec et Trielen. Quand ils ne parvenaient pas à piéger des oiseaux marins ou à capturer des lapins, ils se nourrissaient de berniques et même de goémon, cru, parfois cuit. Un jour, un jeune Alsacien escalada un piton rocheux de Balanec et héla un bateau pour s’enfuir. Un autre prit place dans le youyou du centre et se laissa dériver. Il fut récupéré in extremis, exténué, par la vedette communale de Molène, pilotée par MM Cariou et Cuillandre. D’autres rejoignirent Molène. Le maire de Molène, Henri Boules, ulcéré par leurs conditions de vie, alerta la gendarmerie du Conquet. Une enquête fut ouverte. Le père Laurent fut finalement inculpé d’escroquerie par un juge d’instruction versaillais mais relaxé, en janvier 1959, par la 12 e chambre correctionnelle de la Seine. L’évêque lui supprima néanmoins le droit de dire la messe en dehors du diocèse de Saint-Brieuc.
Rachida Dati aujourd’hui à Quéménès
Combien de temps le centre est-il resté ouvert par la suite ? Est-il possible qu’un groupe de jeunes ait tenté de faire la belle sur un bateau de fortune ? Ont-ils pu se noyer et être enterrés par une personne souhaitant éviter les ennuis ? Et comment expliquer la présence des deux squelettes de femmes ? Existe-t-il encore, quelque part, des listes des « pensionnaires » des deux îlots ? Coïncidence incroyable : la ministre de la justice Rachida Dati fait aujourd’hui une visite express à Brest. Accompagnée de Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État chargée de l’Écologie, elle doit se rendre sur l’île de Quéménès, afin de mieux saisir l’importance de la préservation des écosystèmes marins. Aura-t-elle un mot pour ces quatre jeunes qui moururent dans la période trouble qui a précédé la création de la Protection judiciaire de la jeunesse ?