Y aura-t-il des collèges expérimentaux à la rentrée 2008, comme vous l'avez préconisé au ministre ? Hélas non. Xavier Darcos, que j'avais rencontré en septembre, était d'accord pour lancer cinq établissements la première année, mais il y a eu sabotage à son cabinet. Trois cents enseignants s'étaient porté candidats pour constituer des équipes pédagogiques soudées et prendre en charge des petits groupes d'élèves après l'appel à candidature que j'avais lancé. L'annonce, en février, par le ministère, sans concertation, des cinq établissements retenus pour cette innovation, a d'abord jeté le trouble. La grève dans les lycées a fait le reste. Voilà comment on bousille une initiative. Le recteur d'académie de Créteil, concerné par deux collèges à L'Hay-les-Roses et Meaux, était pourtant prêt à jouer le jeu à fond. On verra pour la rentrée 2009...
La réduction de 11.000 postes dans l'Éducation nationale, vous en pensez quoi ? Je ne trouve pas cela complètement scandaleux. Cela représente quoi sur un million d'enseignants ? Le problème n'est pas une histoire d'argent, mais d'état d'esprit.
Justement, selon un récent sondage, un enseignant sur deux dit souffrir de malaise dans son travail. Cela vous étonne ? Non, cela ne me surprend pas. C'est surtout dans les collèges où le problème se pose. L'apprentissage du savoir, ce n'est plus uniquement l'école. Pourquoi l'Angleterre a-t-elle 380.000 tableaux interactifs, branchés sur le net, alors que la France n'en compte que 6.000 ? Un tableau vaut 1.000 € pièce. On en aura en Afrique au sein des écoles soutenues par la fondation Repta (*). On est passé à côté de l'informatique dans l'éducation et le divorce est encore plus grand avec les nouvelles technologies. L'école ne suit pas l'évolution de la société aujourd'hui. Dans les années 60/70, les difficultés et le décalage ont commencé avec la scolarisation jusqu'à 16 ans et la généralisation des collèges. On s'est montré incapable d'accueillir les enfants des milieux populaires en leur donnant la même chance que les enfants des milieux favorisés. On a loupé le collège à ce moment-là.
Malgré l'égalité des chances revendiquée en 68, le système scolaire français est toujours aussi élitiste ? Cette volonté d'égalité est assez hypocrite. L'école n'a pas changé en 68, même si on a remplacé les notes par A, B, C, D. Le lycée d'aujourd'hui repose toujours sur l'exemple napoléonien d'un lycée capable de créer des élites obéissantes pour la Nation. Le corps enseignant est majoritairement de gauche, mais très conservateur. J'en veux beaucoup au corps enseignant qui fait pourtant le plus beau des métiers. Si cela ne marche pas, ce n'est jamais de leur faute. Là où il y a innovation, avec des méthodes actives ou la méthode Freinet, ça marche.
* La fondation Repta soutient la scolarisation de milliers d'enfants dans quatre pays d'Afrique avec des écoles de la seconde chance. Site internet : repta.net
Bac 68. Une cuvée pas ordinaire
Le bac en 68 a-t-il été « donné » ? Après trois semaines de grève (*), les terminales avaient quelque peu décroché. Les profs aussi. Nono, alors élève en terminale à Lorient, se souvient du « bac 68 », une cuvée pas ordinaire.
« Pour le bac, il n'y a pas eu d'examen d'écrit. On a passé l'oral de chaque discipline devant un jury de profs. Les Lorientais venaient au lycée Lesage, à Vannes, et les Vannetais se rendaient à Dupuy-de-Lôme, à Lorient. Je crois qu'il y a eu quelques collés », se souvient-il. Pour le lycéen lorientais de 18 ans, Mai 68 fut « une espèce d'ébullition », avec des assemblées générales communes entre lycéens et profs grévistes. Dans un joyeux « happening » contestataire et sans comité de coordination. « Il n'y avait pas de hiérarchie. Beaucoup de jeunes profs étaient syndiqués et nos débats portaient sur la pédagogie ».
Coursé par des religieuses à cornette
Anecdote savoureuse : Nono se souvient d'avoir été « coursé », avec ses copains, par des religieuses à cornette alors qu'ils distribuaient des tracts aux élèves du collège-lycée privé de La Retraite, près de la gare de Lorient. Une autre image lui est restée en mémoire : celle de son prof de philosophie, un brin austère, un certain René Verdun. « Il était toujours sapé en costume trois pièces. Il fut le dernier prof gréviste à reprendre les cours à Dupuy-de-Lôme. Il est rentré dans l'établissement, le poing levé et en chantant "l'Internationale " et en ajoutant « les profs sont tous des lâches ». À l'époque, les établissements publics n'étaient pas mixtes. « À Dupuy-de-Lôme existaient le lycée des garçons et celui des filles. Les filles sortaient en récré à la demi-heure et les gars à l'heure pour que l'on ne puisse pas se côtoyer dans la cour ». La mixité fut une réalité en septembre suivant. Un des acquis de ce mai pas ordinaire...
Propos recueillis par Michel le Hébel. 08/05/2008