Sous les pavés, la plage ? En Bretagne, on a plutôt joué « sur les pavés, la solidarité ». En 1968, les grandes surfaces étaient rares et on faisait encore majoritairement ses courses à l'épicerie du quartier ou du village. C'est à partir du 21 mai, avec la généralisation des grèves, qu'on commence à faire des stocks.
Peur de la pénurie. À Lorient, le stock d'un mois de sucre, soit vingt tonnes, est vendu en trois jours. Certaines épiceries n'ont plus grand-chose à proposer. La Banque de France est en grève, les billets se font rares et les guichets des établissements sont dévalisés. Le poisson ne se vend plus. Les pêcheurs côtiers restent à quai, tandis que les chalutiers hauturiers ne repartent pas. « L'essence est alors rationnée, raconte le Lorientais J.-P. Allio. Les syndicalistes avaient droit à un quota de carburant, avec un laisser-passer de la préfecture. Je ne me souviens pas de pénurie alimentaire. À l'époque, les gens cultivaient beaucoup leurs jardins ». « La solidarité familiale a joué, ajoute le Brestois Henri Didou. Ce fut dur pour beaucoup de familles mais on était convaincu que l'on vivait un moment exceptionnel pour les salaires, la reconnaissance du droit syndical dans l'entreprise ».
Des patates et des fraises
La solidarité ouvriers-paysans est manifeste. Comme à Brest où soixante jeunes agriculteurs soutiennent les manifestants. « Des jeunes agriculteurs sont venus ravitailler l'entrepôt que l'on avait ouvert pour aider les familles, explique Raphaël Guillou. On y a distribué des pommes de terre, du lait, des fraises de Plougastel ». « Le monde paysan était très corporatiste, avoue François Gourmelon, de Saint-Renan (29). Nous avions le sentiment de proximité avec les grévistes mais nous étions très minoritaires et il y avait bien des réticences chez les agriculteurs. Ça a laissé des traces. Mai 68 fut d'abord un mouvement ouvrier et urbain ». L'année suivante, ces agriculteurs créeront le mouvement des paysans-travailleurs. Qui jouera, par la suite, un rôle éminent, notamment en 1972, lors de la grève du lait et l'emblématique conflit du Joint français, à Saint-Brieuc.
Salaire : + 40 %
Au port de Brest, lui aussi bloqué, des grévistes font en sorte de gêner les paysans le moins possible. « Il y a eu accord avec les syndicats pour que l'on puisse s'approvisionner en aliments du bétail dans les usines de Coopagri et de Guyomarc'h », témoigne Jean Lareur, ancien agriculteur de Plouzané (29). C'est à la reprise du travail, début juin, que les difficultés apparaissent. Depuis plusieurs jours, les porte-monnaie sont vides. On distribue de la viande à Rosporden (29). Le sucre et la bière manquent. Des milliers de familles doivent se serrer la ceinture, le salaire perçu après trois semaines de grève étant maigrichon. « À l'arsenal, on avait obtenu 40 % de hausse de salaire et un rappel sur 18 mois, relève Tino Kerdraon. On était content même si cette hausse a vite été rattrapée par l'inflation. Dans le secteur privé, c'était bien plus difficile ». La parenthèse se referme. Plus rien ne sera jamais comme avant. Dans la vie comme dans les entreprises...
Michel Le Hébel. 04/05/2008.