Nous poursuivons notre visite des bases australes françaises, par un éclairage sur le fonctionnement de ces communautés isolées qui se transmettent des règles bien rodées.
Arnaud Quiniou, le chef de base de l’île d’Amsterdam, avoue qu’il aurait préféré un meilleur équilibre. Ce dimanche 23 décembre, au départ du Marion-Dufresne, le bateau ravitailleur, le noyau dur des hivernants se retrouve seul pour plus de quatre mois. Ils seront 22 : 21 gars et une fille. Cette disproportion est un peu gênante. « Ça devrait bien se passer, les gens sont adultes et bien élevés », dit-il pour se rassurer, en reconnaissant que ce ne sera pas obligatoirement facile pour Céline, la jeune femme.
Mixité récente
« La mixité sur les bases date seulement d’une douzaine d’années, explique Laurence André-Le Marec, responsable des ressources humaines à l’Institut polaire français. J’aimerais arriver à une vraie parité. Mais ce n’est pas facile. Pourtant, cela équilibre les missions. Les personnes se tiennent mieux physiquement et psychologiquement. Comme il n’y a pas pléthore de candidates, je revendique la discrimination positive, d’autant que les filles sont souvent plus mûres ». Certains anciens regardent d’un air dubitatif l’arrivée des jeunes volontaires féminines de caractère. Sans doute, regrettent-ils l’ambiance de casernement qui les voyait perdre au fil des mois quelques réflexes de bienséance et gagner quelques poils. Bizarrement, personne n’est vraiment disert sur les relations gars-filles dans les bases, sur ce qui se passe dans les cabanes, abris pour scientifiques parfois utilisés comme villégiature de week-end. Le visiteur de passage devine qu’il n’aura pas accès à l’intimité de la communauté. La vie d’une base australe repose sur un délicat équilibre. Le groupe, isolé, parfois confiné pendant plusieurs mois, doit être solidaire. Pas simple quand il s’agit de réunir des militaires en mission, des jeunes encore imprégnés de l’esprit étudiant, des contractuels qui ont laissé leur famille pour un emploi provisoire, des scientifiques pressés de rejoindre leur terrain de jeu. Les statuts, les rémunérations, les motivations, les âges diffèrent. Il faut pourtant créer un esprit. Chaque hivernage doit tenir le rang des précédents dont les images s’affichent sur les murs des salles communes, comme autant de témoignages idylliques.
Équilibre et maturité
« Les missions tiennent aussi le coup par la diversité des individus, dit Laurence André-Le Marec. Le premier critère est une forte motivation, mais cela ne suffit pas. Il y a des tests psychologiques qui permettent de détecter des tendances dépressives. Il nous faut des personnes équilibrées, en excellente condition physique, curieuses, ayant une bonne capacité d’adaptation et une certaine maturité ». Les organisateurs du casting prennent aussi en compte la « personnalité » des îles. « Il y a des différences selon les sites, ajoute Laurence André-Le Marec. À Amsterdam, on ne se rend pas compte que l’on est dans une île subantarctique, vu le climat tempéré. Paradoxalement, c’est là le problème, car il n’y a pas d’extrême auquel se confronter, qui permette de transcender le quotidien, comme à Crozet où l’environnement est plus rude ». Chacun est donc attentif à son voisin. Une absence à un repas est tout de suite visible, signalée. Personne ne doit rester seul. « Pour vivre ici, en communauté isolée, il faut être sociable », commente Daniel, militaire de l’Armée de l’air.
Les gars de la Marine
La vie sur les bases est une parenthèse heureuse. « Il ne faut pas rigoler, dit Didier, météorologue qui achève sa mission à Kerguelen. Nous ne sommes pas des héros polaires. Les héroïnes sont les compagnes restées en métropole qui doivent s’occuper des enfants, des factures, du quotidien ». Daniel reconnaît, lui, une expérience « égoïste ». Sur les bases, l’argent est banni pendant le séjour, les fêtes sont régulières. Chaque groupe a son espace de convivialité dans son bâtiment logement. C’est là que les marins de Kerguelen ont accueilli les navigateurs Jourdain et Nélias en escale forcée. À Crozet, la serre est un cocon qui abrite une table, un hamac. À Amsterdam, le cabanon des marins est un lieu de rendez-vous apprécié. Des grottes creusées dans les coulées de lave abritent des jardins fleuris ou un espace barbecue. Sans compter tous les secrets que l’on ne dévoile pas au simple passant.
À suivre : Les bases australes : un observatoire du réchauffement climatique
Le stress de la médecine isolée
Sur chaque base australe, ils sont souvent deux à se partager l’autorité : le chef de district et le médecin. « Il faut quelqu’un pour gronder et quelqu’un pour donner des bisous et des câlins », résume, en riant, le prolixe nouveau médecin d’Amsterdam, Fabien Farge qui s’est attribué, sans manière, le second rôle. Cela ne saurait déplaire à Arnaud Quiniou, le chef de district, capitaine de pompiers en disponibilité. Treillis kaki, démarche carrée, poignée de main franche et discours direct, Arnaud Quiniou est parfaitement complémentaire du premier. Chacun des trois districts a son médecin, sous contrat militaire, celui de Kerguelen bénéficiant du renfort d’une infirmière. Les trois hôpitaux austraux disposent de tout le nécessaire pour répondre aux urgences : pharmacie, cabinet de dentiste, matériel de radio, d’anesthésie, salle d’opération. « Nous avons une formation de trois mois très complète, explique Fabien Farge. Je suis urgentiste. Mon métier n’est pas de faire une anesthésie générale, soigner une dent, ouvrir un ventre ou faire une échographie. Nous devons l’apprendre. Nous avons aussi fait un stage à l’école nationale vétérinaire de Lyon, car nous devons suivre la chaîne d’abattage des animaux pour la consommation : des vaches à Amsterdam, des mouflons aux Kerguelen ». « C’est le profil de la médecine isolée, pour laquelle il n’y a pas de formation en France, si ce n’est celle des TAAF qui permet d’avoir les agréments pour rentrer en formation dans tous les services possibles ». « L’activité n’est pas énorme. Nous accueillons des marins des bateaux qui naviguent dans le secteur. La hantise, c’est le viscéral, ouvrir un ventre. Pour les opérations, on se fait aider sur les districts par des gens que l’on forme. Si bien que l’on peut être endormi par le boucher, et perfusé par le mécanicien diéséliste. On nous donne des bases pour pouvoir discuter avec le chirurgien au téléphone. Il y aura un gars qui tournera les pages du bouquin, un autre qui sera avec le chirurgien au téléphone et un troisième qui nous aidera. Un acte qu’un chirurgien met vingt minutes à faire en France, nous demandera trois heures ». « Cette responsabilité est l’une des raisons pour lesquelles il y a peu de candidats médecins. Cette solitude fait peur ».
Ronan Larvor, le 10/02/2008
La vie d’une base australe repose sur un délicat équilibre. Les membres du groupe n’ont pas le choix, ils doivent être solidaires.
Au sommaire : - Brest. Une caisse de munitions égarée - Queménès. Nouvelle datation des squelettes - Service minimum d'accueil : pas partout - Foot. Le gardien de Vannes chez les Bleuets