Personne ne fait amende honorable ou ne confirme sa part de responsabilité, aussi infime soit-elle, dans la catastrophe,. Chacun estime qu’il n’est pas lié aux faits ou qu’il a fait tout ce qu’il était en mesure de faire , rapportait le président Jean-Baptiste Parlos, un brin ironique. « L’ampleur et la matérialité de la pollution, les 400 km de côtes françaises touchées ». « C’est déjà ça », signifiait-il d’un ton très personnel, conscient de la lourdeur de la tâche qui l’attend. Mais le sac de nœuds est loin de le rebuter. Il liste patiemment les infractions retenues : le délit de pollution, le délit de mise en danger d’autrui, l’abstention volontaire de combattre un sinistre, la complicité de mise en danger d’autrui, certains des prévenus étant concernés pour deux, voire trois de ces infractions comme c’est le cas pour Total, le propriétaire de la cargaison.
Il en manque un
Du coup, la foire d’empoigne s’annonce vraiment salée : chacun va chercher à se défausser, à faire porter le chapeau à son voisin. Alors, comment établir la part de responsabilité des uns et des autres si chacun reste barricadé derrière ses certitudes et ses mensonges ? Et s’il manquait seulement un élément pour débloquer une partie du procès, pour déboucher le tuyau. Et s’il s’agissait du capitaine indien, introuvable depuis mars 2001, partie émergée de l’iceberg et bouc émissaire idéal certes, mais qui aurait certainement des explications intéressantes à apporter, notamment à travers les échanges entre la société de location du navire, l’armateur et Total.
Déjà mal né
Deux semaines avant le naufrage, le capitaine avait, par exemple, attiré l’attention sur l’état déplorable du navire (la forte corrosion). Il brille aujourd’hui par son absence. Pourquoi n’est-il même pas représenté au procès ? L’aurait-on encouragé à se terrer en Inde ? Son absence arrange pas mal de monde. Hier, et à des kilomètres du sprint final, le conducteur des débats est remonté jusqu’à la construction du navire, en 1975, jusqu’au lointain chantier japonais. En citant des extraits de rapports d’experts (on en compte pas moins d' une vingtaine dans ce procès), il évoquait la carrière d’un navire mal né dès le début. L’Erika accusait d’emblée 1.000 t de moins que ses sept sister-ships, preuve d’un échantillonnage plus modeste. Changements de propriétaire (huit fois), de pavillon, de société de classification : la vie de l’Erika s’étalait jusqu’à sa déchéance et annonçait sa fin tragique. En parallèle, il était question des sociétés de classification en général et de l’Italienne (Rina) concernée dans ce procès, qui espérait, la veille, bénéficier (en vain) de l’immunité du pavillon maltais. Puis, c’était au tour de Total de s’expliquer sur son organisation interne permettant de choisir les navires affrétés par ses soins. Une organisation permettant d’évaluer les navires susceptibles d’assurer les voyages de produits pétroliers pour son compte. Quels étaient les objectifs et les règles de cette organisation imaginée au début des années 1990 ? Comment et pourquoi en être arrivé à louer un navire aussi fatigué (presque 25 ans), que plusieurs autres sociétés ne voulaient plus utiliser ?
Difficile à tenir
On a peine à croire que Total restera sur la même ligne de défense, c’est-à-dire estimant avoir fait appel à un navire en parfait état, à jour de ces documents de navigation, sans rien savoir de ses difficultés, au niveau de sa structure et au cours de la tempête. Incroyable de constater que les agents spécialisés dans la location des naviress chez Total n’ont pas cherché à se renseigner sur le parcours et la fin de vie pitoyable de ce vieux pétrolier, loué à un prix imbattable.
Troisième candidat à la présidentielle à s’inviter au procès : José Bové en figure de proue anti-mondialisation ! « Quelle autre catastrophe peut-elle mieux symboliser cette course effrénée aux profits, les manœuvres des sociétés générant ces aberrations économiques, ces multinationales à l’origine de cette mondialisation sauvage ? Oui, je suis là parce que je suis candidat et parce que je continue de me battre contre ces logiques. Total est au centre de cette affaire, c’est lui qui a affrété ce pétrolier. J’en ai assez qu’on protège les puissants dans ce pays ». Ces mots prononcés, José Bové se glissait dans la salle d’audience, une fois n’est pas coutume, derrière les prévenus.
Qui est Giuseppe Savarese ? Hier soir, sous un feu nourri de questions, le propriétaire italien de l’Erika est passé s’expliquer devant le tribunal.
En sait-on davantage sur cet armateur aux allures et manières de financier ? Pas évident. Certes, il faut de l’argent pour acheter des bateaux. D’accord, il faut être un bon financier, mais pas seulement lorsqu’on exerce le métier d’armateur. Le tribunal a essayé de connaître les réelles compétences de cet Italien de Naples, installé à Londres, descendant d’un grand-père et d’un père armateurs. Ses motivations étaient-elles essentiellement financières, avec les calculs et le peu d’égard que cette accusation sous-entend ? Achetait-il des bateaux comme on acquiert des immeubles, en traitant avec légèreté ses obligations d’entretien, conformément à la réglementation maritime ? Etait-il si endetté que cela pour faire travailler jusqu’à la corne un navire en bout de course (quasiment 25 ans), sans se soucier de réaliser les travaux d’entretien ?
Course aux profits
A plusieurs reprises, l’instruction avance que son navire se devait de lui rapporter un maximum d’argent pour couvrir ses dettes (plus de six millions de dollars). « Pas du tout, je n’étais pas mal à l’aise financièrement », répond l’ancien armateur aujourd’hui ruiné. Peu après le naufrage de l’Erika, sa banque s’est pourtant empressée de saisir et de vendre ses trois autres navires, par le même procédé qui lui avait permis de constituer sa flotte à bas prix. « Mais pourquoi ne pas vous occuper vous même de la gestion et de l’entretien de vos navires ? » lui demandait le président. « Pourquoi enregistrer votre société au Liberia et garder le pavillon de Malte, si ce n’est pour tirer un maximum de profits ? ». « Je n’avais pas le choix, c’était une exigence de la banque qui garantissait ainsi son investissement. En cas de problème de ma part, elle pouvait ainsi récupérer le bateau grâce à cette implantation au Liberia ». « Et le principe de créer une société par bateau ? N’était-ce pas pour noyer le poisson et échapper à vos responsabilités en cas de problème avec l’un de ces navires ? ». « Idem, c’est la banque qui l’exigeait ! ». « En résumé, à vous entendre, vous n’avez été qu’une marionnette de la banque ! » ironisait le président. Encore un qui n’a rien fait de mal dans cette affaire.
Stéphane Jézéquel. 14/02/2007