Vous plongez dans le Gulf Stream et l'éloge des courants marins. N'est ce pas un peu étrange pour un romancier ?
Je m'intéresse à la mer depuis toujours. Mais je ne savais pas comment ça marchait ! J'ai voulu comprendre et je commence à savoir comment ça marche. Ce livre est un pari. D'abord d'apprentissage :
ignorant, il fallait déjà que j'apprenne ! Ensuite, un pari de légitimité car il fallait se faire accepter par les scientifiques, ce qui a pu se faire avec le club des Argonautes, à l'Université de Brest, à l'Ifremer. J'y ai reçu des cours particuliers ! Les savants m'ont observé; ils ont vu que je travaillais. Ils ont dû se dire : « nous, nous savons, mais nous ne savons pas raconter. Il peut donc y avoir un partenariat avec lui. » Et j'en suis ravi. Quel imbécile j'ai été de me désintéresser si longtemps de la science ! Mes copains me disent maintenant en rigolant : tu avais petit côté Tintin reporter, maintenant tu as quelque chose du professeur Tournesol !
Comment avez-vous conçu ce livre ?
Il fallait trouver une forme pour raconter. Le conte me paraissait être la meilleure solution pour « La grammaire est une chanson douce ». Cette fois, ce n?est pas un roman, ce n?est pas un récit. Ce n'est pas non plus un ouvrage de vulgarisation : c'est une promenade. L'idée, c'est de se laisser porter. J'ai ainsi alterné des chapitres d'informations avec des chapitres d'histoires, d'anecdotes. Le style devait être le plus coulant possible. Vous savez, c'est beaucoup de travail. Mille fois, j'ai failli abandonner. Mais c'était si passionnant ! Les scientifiques ont été obligés de clarifier leur pensée... Ils ont vu un gars curieux, quelqu'un qui a une intelligence moyenne mais claire. Alors, quand je ne comprenais pas, je leur disais : recommencez ! C'est une histoire de transmission : d'eux à moi et de moi au lecteur. Ecrivain de marine, je suis cette fois écrivain public de la mer. Et je dis au lecteur : je voyage pour vous. Vous aimez d'amour, dites-vous, les courants marins.
Quand est née cette passion ?
Elle existe depuis toujours ! Cette idée d'être emporté, de s'affronter, cela revient à ne pas se satisfaire du quotidien. Les courants, j'ai toujours été dedans. Ça a démarré à Bréhat, avec mon père. Quand nous sortions du bain, grelottants, une grand-mère était là pour s'exclamer : « Remercie donc le Gulf Stream ! Sans lui, notre mer serait froide ! » On a tous connu cela ! J'ai le souvenir aussi du maillot de bain en laine, avec le sable qui gratte... La gerçure... Tout ça est dans ma chair (éclat de rire) !
Pourquoi le Gulf Stream a-t-il votre préférence ?
Parce que c'est celui que je connais le mieux ! J'ai beaucoup navigué. Courants, contre-courants, j'aime ça. Mais à un moment donné, il faut dire pourquoi on aime. Se dire, tiens, pourquoi je l'aime, celui-là ? Plus je sais, et plus j'aime ! C?est tout le mystère. C'est la question que vous posez aux savants : où commence le Gulf Stream ? Rien ne commence jamais. Quand on chemine, on découvre des vérités lentes, essentielles. C'est au fond rassurant : s'il n'y a pas de début, il n'y a pas de fin ! Le premier voyage du Gulf Stream, c'est l'horizontal, la boucle vers l'Atlantique Nord. C'est ensuite le voyage au fond des mers; commence alors un long parcours de 1.500 ans. Enfin, c'est tout ce qui se passe dans les airs : s'il n'y avait pas de vent, il n'y aurait pas de Gulf Stream, les hautes pressions, les basses pressions, tout ça influencé par la rotation de la terre...
La santé du Gulf Stream vous inquiète-t-elle ? Que va-t-il se passer ?
Si la planète se réchauffe, l'une des conséquences immédiates : les glaces fondent. Ce qui donne de l'eau douce, donc plus légère. Elle ne peut plus plonger, ou plonge moins. Le tapis roulant qui entraîne le Gulf Stream ralentit ou modifie le circuit. Le Gulf Stream continuera, mais il peut se déplacer vers le Sud, devenir plus petit ou plus lent. Dans ce cas, il y aura moins d'afflux de chaleur vers l'Europe. Donc le réchauffement de la planète entraînerait un refroidissement de nos côtes ! Et si la frange nord de la Sibérie fond, elle va libérer du méthane, qui nourrit, amplifie le phénomène d'effet de serre ! Personne ne sait ce qui va se passer. Conclusion de tout cela : mes scientifiques me disent : « la Terre est un vaisseau spatial. Il faut apprendre à bien le conduire. » Soyons des géonautes ! J'adore ça. J'espère qu'un livre comme cela ne sera pas inutile. En faisant cette promenade, j'étais avec Jules Verne. J'ai toujours voyagé avec lui, cette idée d'aller tout explorer... La terre est pleine de secrets, et la vie est faite pour essayer de découvrir ces secrets.
Quel sera le prochain voyage ?
Je ne sais pas encore. Je suis un grand reporter à l'ancienne. Je continue la route du coton. Après, ce sera peut-être le ciel, la glace, le vent. Outre les romans, l'idée de passer les années qui me restent à étudier ces personnages, d'explorer une partie de la science, c'est passionnant. Là, je parle en tant que romancier : la science, c'est la plus formidable réserve d'histoires, c'est la caverne d'Ali Baba d'histoires ! Le Gulf Stream est un personnage fabuleux. Alors, pourquoi se priver de belles histoires ?
« Portrait du Gulf Stream. Eloge des courants », d?Erik Orsenna. Editions du Seuil. 18 euros.
Réagir à cet article