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Il y a 30 ans, l'Amoco

1978. L'Amoco-Cadiz défigure les côtes bretonnes

Le drame se noue en quelques heures, au cours d'une journée furieuse, puis par une nuit d'encre. Il déferle une de ces tempêtes que seule la péninsule bretonne essuie, à l'équinoxe. Dans l'après-midi du 16 mars 1978 un énorme tanker termine de remonter la façade Atlantique. Il doit doubler Ouessant avant de s'engouffrer dans la Manche, cap sur Rotterdam. A bord, depuis plusieurs heures déjà, tout va très très mal. Ce navire? Amoco-Cadiz: construit en Espagne, portant pavillon libérien, propriété d'Amoco Transport, opérant sous couvert de la très puissante Standard Oil de Chicago. Dans les cuves du monstre, 221.000 tonnes de pétrole brut, redoutable cargaison par les temps qui courent. A la passerelle, le commandant Bardari, Italien de nationalité, comme les tous les membres de son équipage. Le scénario catastrophe est enclenché.







Retrouvez l'intégralité du film sur le site de la Cinémathèque de Bretagne





Cet après midi là "Amoco-Cadiz" navigue en avarie de barre.
Livré aux folies d'une épouvantable tourmente, le commandant Bardari ne réussit plus à tenir un cap. Lui reste un dernier recours, appeler au secours. Il s'adresse au remorqueur allemand "Pacific". De longues tractations sur le prix de l'assistance vont considérablement retarder l'intervention. Tellement, que lorsque le "Pacific" lui passe une remorque l'Amoco-Cadiz dérive implacablement dans le Nord-Ouest d'Ouessant. Incapable de retenir la masse propulsée par la tempête, le câble casse. Puis un autre et un troisième. Dès lors le remorqueur ne peut plus rien pour dévier le tanker engagé sur sa mortelle trajectoire.
Apocalypse...
Avant 22 heures "Amoco-Cadiz" s'éventre, à moins de deux kilomètres de la côte, sur le rocher de Men Goulven, au nord du petit port de Portsall, commune de Ploudalmézeau. Bien avant que les fusées rouges ne signalent la détresse ultime de l'équipage, Jules Legendre, adjoint spécial de Portsall, a pris la pleine mesure de la catastrophe en cours. Plus de vingt ans de navigation au pétrole l'autorisent à présumer du pire. "Le pays est ruiné, c'est l'apocalypse" hurle-t-il au téléphone. A l'autre bout du fil: Alphonse Arzel, maire de Ploudalmézeau. Candidat aux législatives il disputera le second tour dans trois jours. Pour la première fois depuis trois semaines, il se repose d'une campagne qui lui a fait enchaîner 65 réunions. Le voilà cependant bientôt campé sur le port, chaudement habillé, tirant nerveusement sur la pipe dont il ne se défait jamais.
... et hélitreuillage héroïque
Dans la nuit trouée par les projecteurs du "Pacific", apparaît très vite un hélicoptère. Ignorant l'extrême danger l'équipage militaire du Super Frelon a décollé de Lanvéoc-Poulmic. En une heure de vol stationnaire au dessus du navire en détresse, trois héroïques opérations d'hélitreuillage parent au plus pressé et arrachent les naufragés à une mort aussi certaine qu'effroyable.
Spectacle insoutenable
Les montres indiquent plus de minuit. Le temps se durcit un peu plus. Sur place, les gendarmes ne cessent de passer des messages radios. A Brest, le vice-amiral d'escadre Coulondres, préfet maritime, déclenche le plan Polmar-mer. Plusieurs unités de la Marine appareillent dans la nuit, après avoir embarqué de la craie, des produits détergeants ou dispersants. Pendant que les gens du pays se regroupent sur la dune de Tréompan le jour se lève sur un spectacle insoutenable. La coque brisée au niveau du château arrière, le pétrolier crucifié lâche déjà sa nauséabonde cargaison. Une épaisse nappe de brut, un peu fluide, de répugnante couleur marron, plaque les vagues et souille le sable blanc. L'air est devenu irrespirable. Les rafales répercutent l'odeur écœurante du pétrole à des dizaines de kilomètres alentour. Si loin qu'au réveil, des milliers de Bretons vont vérifier leur installation de chauffage, imaginant un incident de chaudière.
300 km de côtes engluées
Colère, indignation, révolte, les mots paraissent bien faibles au moment d'exprimer la force du sentiment qui gagne l'opinion, à mesure que les Bretons constatent ce qu'ils ont pressenti et redouté dès la première heure. En quelques jours, la nappe de 221.000 tonnes d'hydrocarbures éclabousse, englue, défigure plus de 300 kilomètres linéaires de littoral. Devant l'accablante fatalité les cœurs vacillent. Pourtant, l'heure n'est pas encore aux états d'âme. Car le pétrole tue le milieu naturel. Il rend les champs d'algues inaccessibles, cloue les pêcheurs côtiers au port, détruit les stocks ostréicoles, décime les populations d'oiseaux sauvages...
Abnégation et solidarité
L'urgence commande d'entamer l'épuisante et rebutante corvée du nettoyage. Volontaires locaux ou lointains, agriculteurs et marins, citadins et ruraux, enfants des écoles et retraités disponibles, soldats et officiers des armées assemblent donc, très vite, une formidable chaîne de solidarité. Avec une admirable abnégation tout ce monde patauge dans la puante marée noire. Et pendant que chacun manie humblement le seau et la raclette, le débat s'organise autour d'une obsédante question: "Combien de catastrophes de ce genre la Bretagne devra-t-elle encore endurer?"
Au seuil de l'intolérable
"Torrey Canyon" , "Olympic Bravery" , "Boelhen" ... Et maintenant "Amoco Cadiz". Le terrible événement s'inscrit sur un palmarès peu enviable: quatre accidents de mer suivis de marées noires. Le seuil de l'intolérable paraît franchi. Alors, pendant que sénateurs et députés forment leurs commissions d'enquête, les élus locaux décident de plaider. Le syndicat mixte des communes et professions sinistrées assigne la Standard Oil dans son antre, au tribunal de Chicago. Mais il attend plus de dix huit mois-jusqu'à la fin de 1979- que le juge McGarr ouvre l'instruction d'un dossier où sont impliquées plus de 160 parties. Les élus patienteront encore jusqu'au 4 mai 1982 avant de traverser l'Atlantique, pour aller assister à la première audience. Et deux ans de plus, pour entendre le magistrat américain nommer le "responsable" . Le pollueur est confondu. Reste à lui présenter la facture. Côté breton les dommages sont évalués à 693 millions de francs. Franck McGarr confronte les arguments. Apre bataille. Les collectivités bretonnes se ruinent pour présenter leur défense. Le richissime pétrolier use de toutes ses capacités procédurières.
Amère victoire
Et cruelle déception lorsqu'en 1988 le juge n'accorde que... 62 millions de francs de réparations. Même pas de quoi rembourser les contribuables; ils ont versé 130 MF sur le compte du syndicat mixte, pour financer le procès. La victoire sur l'ogre multinational prend un goût amer. Rectification, appels, calcul des intérêts, le syndicat mixte obtiendra finalement 235MF. Auxquels l'Etat français ajoutera 100MF, prélevés sur 1.045 MF attribués par F. McGarr. On est en juillet 1992. Il y a belle lurette que la mer a englouti l'épave. Le littoral breton a retrouvé sa splendeur. Près de quinze ans se sont écoulés depuis le naufrage.

Louis-Roger Dautriat. * Court-métrage documentaire de Jo Potier - 1978 - Super 8 - Couleurs - sonore - 13 minutes. Ce film est un reportage sur la catastrophe de l'Amoco Cadiz en Bretagne le 16 mars 1978, réalisé par un cinéaste amateur passionné par l'actualité. Armé de sa caméra Super 8, Jo Potier témoigne de la pollution à Portsall, sur la côte nord du Finistère. Retrouvez l'intégralité du court-métrage sur le site de la Cinémathèque de Bretagne



En quelques jours, la nappe de 221.000 tonnes d'hydrocarbures éclabousse, englue, défigure plus de 300 kilomètres linéaires de littoral.
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