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Amiante : 30 ans de retard Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

« J’ai demandé l’arrêt de l’amiante en 1972 »

C’est un témoignage exclusif, et capital. En 1972, un médecin du travail des Chantiers de l’Atlantique, à Saint-Nazaire, découvre que l’amiante est cancérigène et que les ouvriers risquent la mort.

On l’a appelée « le médecin rouge ». Un terme qui, aujourd’hui, la fait sourire. « On nous traitait de gauchistes et on nous montrait du doigt. Nous étions des empêcheurs de tourner en rond. » Denise Riet a aujourd’hui 66 ans. Elle se souvient parfaitement de ces années de combat contre l’amiante. « En 1967,
quand je suis arrivée aux chantiers de l’Atlantique, personne ne se posait de questions. Les ouvriers dormaient dessus à la pause. D’autres en faisaient des boules pour se les lancer, comme de la neige. » Alertée par son supérieur, Denise Riet commence à chercher des informations. « On a fait venir des industriels. Ils étaient très rassurants : l’amiante est un matériau pas cher, facile à mettre en place et naturel ! On les a écoutés jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’ils nous menaient en bateau. » La direction a dit oui La révélation viendra en 1972, à Bucarest. Le Bureau international du Travail y tient conférence. Le thème : les maladies pulmonaires. « C’est là que j’ai appris que l’amiante était cancérigène. Les perspectives qu’on nous donnait étaient très sombres. » A son retour, Denise Riet rencontre immédiatement le directeur des chantiers de l’Atlantique. « Je lui ai dit qu’il fallait stopper l’usage de l’amiante. Il s’est renseigné. Et il a dit oui. » En 1975, trois ans plus tard, l’amiante a quasiment disparu des Chantiers. « Ils ont eu du mal, mais ils sont finalement parvenus à trouver des produits de remplacement. » Aujourd’hui, quand Denise Riet entend dire qu’« on ne savait pas », elle s’emporte. « Dire qu’on n’en a jamais parlé, c’est grotesque ! » Elle, a en tout cas prévenu ses collègues, sur tous les chantiers navals de France : La Ciotat, Dunkerque... « Peut-être n’ont-ils pas eu ma chance. Peut-être que leur direction était moins ouverte et moins intelligente que la mienne... » « Nous n’aurons pas le temps d’en mourir » Seule contre tous… Ce médecin du travail, une femme au milieu d’un chantier d’hommes, a su faire face aux pressions. « Des industriels de l’amiante sont venus pour me dire que j’exagérais, que je poussais au catastrophisme et que j’allais mettre beaucoup de monde sur le carreau. » Le Comité permanent amiante (CPA), cette structure de lobbying qui avait infiltré ministères et organismes de recherche, lui a fait les yeux doux. « Ils militaient pour un usage contrôlé de l’amiante. Je savais que ce n’était pas possible. » Denise Riet a toujours refusé de siéger au CPA. Elle sera, en 1982, l’un des milliers d’invités de l’industrie de l’amiante au symposium de Montréal. « C’était la foire à l’amiante », se rappelle-t-elle. Elle revoit des syndicalistes québécois vanter leur bonne santé, « après 20 années de travail dans les mines ». Elle entend encore des représentants africains, pour qui l’amiante était vital (réseau de distribution d’eau) : « Vous avez des soucis de riches. Notre espérance de vie est inférieure à 60 ans (*). Nous n’aurons pas le temps de mourir de l’amiante. » (*) « Chez nous, on s’est rendu compte que l’amiante tuait quand la durée de vie s’est allongée, rapporte Paul Malnoë, 87 ans, syndicaliste FO qui s’est battu contre le lobby de l’amiante. Avant, les ouvriers mouraient jeunes. » Le scandale de l’amiante n’éclatera véritablement qu’en 1975, quand des chercheurs seront touchés. C’était à Jussieu.


Denise Riet, médecin du travail
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