« Bizarrement, je n’ai rien senti venir, moi qui, depuis tout gamin, réagis à la venue de la moindre tempête. De même, en 1950, je m’étais senti très mal deux heures avant un tremblement de terre. Mais là, rien... » Et pourtant, Aymar aurait dû se méfier « d’un drôle de grondement sourd et de cet air à la fois chaud, salé et électrique ».
De même qu’il ne s’inquiète pas outre mesure lorsque, en pleine nuit, les fenêtres s’ouvrent toutes seules, au point qu’il faut les clouer. « Mais j’ai pensé que c’était une tempête de plus ». Au petit matin, dans la maison située en lisière de la forêt, la serre en plastique arrachée et le sommet décapité du chêne centenaire, au bout du jardin, commencent à l’intriguer. Mais ce n’est qu’un kilomètre plus loin, que le garde forestier prend conscience de l’ampleur du désastre : « Impossible de passer. Des arbres barraient la route. C’est là que j’ai réalisé qu’il s’était passé quelque chose... J’ai téléphoné à mon patron ; il m’a dit que tout était à terre ».
Comme des allumettes
À terre, la superbe hêtraie, comme balayée d’un revers de main par un géant. « C’était terrible. Cette hêtraie, où j’avais commencé à travailler en 1973 comme bûcheron, était devenue un champ de bataille. C’était incroyable de voir des hêtres de 120 ans, d’1,20 m de diamètre, réduits à l’état d’allumettes, comme si on les avait tordus. Je n’aurais jamais pensé que le vent pouvait avoir une telle force... » Partout, le même spectacle de désolation, un enchevêtrement incroyable de bois : « Je me souviens d’une pinède que l’on mettait d’ordinaire dix minutes à traverser. Là, il nous a fallu une heure ». Quelques touches d’insolite, aussi, comme « ces gars qui essayaient de dégager la 4 L d’un chasseur, miraculeusement épargnée, encadrée par deux chênes ».
Pour une bouchée de pain
Aymar de Gésincourt avoue également ressentir un pincement au cœur en repensant à la détresse de son employeur, M. de Largentais, le principal propriétaire de la forêt (1.700 ha sur 3.000). « Il était très touché. Mon patron était un vrai forestier. Il connaissait chaque arbre. J’avais beaucoup d’admiration pour lui ». Mais pas le tout de s’attendrir ou de céder au découragement : « Il a fallu, non pas réparer les dégâts, mais sauver ce qui pouvait l’être... » Nouveau serrement de cœur quand Aymar évoque « les marchands d’arbres qui avaient senti le vent et qui ont acheté de beaux arbres pour une bouchée de pain. D’un autre côté, je me souviens aussi des chasseurs qui sont venus donner un bon coup de main ».
Perdu son âme
Vingt ans après, la forêt de L’Hermitage n’a pas retrouvé sa splendeur. Elle a même perdu son âme, estime l’ancien garde. « Il ne reste que quelques petites sections de hêtraie, près du château. Pour le reste, on a replanté des mélanges d’épicéas et de feuillus. C’est devenu un champ d’arbres, une forêt de pure exploitation ; elle a totalement perdu son caractère sauvage ». Une amertume encore attisée par le fait qu’Aymar n’a plus l’autorisation d’emmener ses classes vertes d’écoliers dans la forêt, depuis son départ à la retraite, le 1 er janvier. Il se console en se livrant à ses activités d’ornithologue et de naturaliste au sein de l’association Vivarmor. Il travaille, notamment, sur un ouvrage sur les papillons de nuit. Aymar dévore également force livres, une fois la nuit tombée. Mais, à seulement quelques pas de la forêt qu’il a tant aimée, à qui il a donné trente ans de sa vie et où il n’a plus de fonction désormais, c’est une tout autre tempête qui agite le cœur du garde : et si lui, l’homme des bois, s’en allait rejoindre son Cesson natal, à Saint-Brieuc, près de la mer ?
Hervé Queillé . Le 15/10/2007