Paris. 13 h 25. Denis Seznec a la gorge nouée. «J'ai très peur», avoue-t-il. A ses côtés, Martine, sa femme. Elle pleure. 13 h 30. Denis Seznec et ses deux avocats prennent place dans la salle d'audience. On entend dans le lointain, une vague de fond, des voix qui résonnent : celles de tous les dépités qui ne peuvent entrer.
Terminé ! Une petite dame au manteau rouge a réussi à se faufiler. C'est Roselyne, la désormais célèbre boulangère acquittée du procès d'Outreau ! Elle est là, dit-elle, pour soutenir Denis. Les yeux embués, elle lui envoie un baiser de la main....
« La séance est ouverte »
13 h 55. Denis Seznec lève les yeux. Sur le plafond du Palais se détachent trois lettres d'or : LEX. Traduisez : loi. 14 h. La présidente Anzani fait son entrée, entourée des quatre magistrats. «La séance est ouverte». Silence de mort. Pendant près de trois quarts d'heure, la présidente va égrener le contenu de l'arrêt. Denis Seznec ne bouge pas. Elle passe en revue les requêtes et autres demandes de révisions. Arrive celle du 30 mars 2001 transmise par le garde des Sceaux de l'époque, Marylise Lebranchu, aujourd'hui députée finistérienne et conseillère régionale. Cela va vite. Et pas assez. Ces minutes sont interminables. Denis Seznec baisse les yeux, anxieux. C'est que, pendant quarante-cinq minutes, la présidente va souffler le chaud et le froid. Il faut des faits nouveaux pour que la Cour de révision soit saisie. C'est terrible : par moments, on a le sentiment que «c'est bon», et, quelques secondes plus tard, que «c'est foutu». Des hauts, des bas...
Suspense jusqu'à la fin
Le mobile du voyage de Guillaume Seznec et Pierre Quémeneur à Paris ? Ce n'était pas un secret. La thèse d'un important trafic illicite de voitures exportées frauduleusement vers la Russie et «impliquant des personnalités» ? Elle n'a pas été confirmée par les investigations, dira la présidente. Jusqu'à la fin, le suspense. A défaut de manipulation policière, la présidente admet des failles dans l'enquête. Qui était ce fameux Gherdi, susceptible de jeter un doute sur la culpabilité de Seznec ? Quelles relations avait-il avec l'inspecteur Bonny, cheville ouvrière de l'enquête criminelle ? Lors du verdict de 1924, la cour d'assises avait estimé que Guillaume Seznec avait inventé ce personnage. C'est le témoignage d'une déportée, Colette Noll, qui va changer la donne : selon elle, il pouvait exister un lien entre Gherdi et Bonny. L'auditoire retient son souffle. La présidente Anzani poursuit : «La circonstance que Boudjema Gherdi ait pu être celui qui a dénoncé, en avril 1944, à la Gestapo, Mme Colette Noll, tandis que Pierre Bonny sévissait rue Lauriston (le siège de la Gestapo française) permet de s'interroger sur un lien possible entre les deux hommes, non seulement à cette époque, mais au moment de l'affaire Seznec dont l'appréciation ne saurait relever de la seule commission de révision», poursuit la présidente Anzani...
« Ça m'a peut-être sauvé la vie aujourd'hui... »
L'arrêt peut être qualifié de prudent. Il laisse à la Cour de révision le soin d'examiner la question. Il est 14 h 45. Soulagement. Tonnerre d'applaudissements. «Bravo ! Bravo !» Ca fuse de partout. Denis Seznec tremble. Denis Seznec pleure. «C'est un très grand jour historique pour la famille Seznec. Pour la Justice aussi. 82 ans de combat, vous imaginez bien, je suis épuisé. Excusez-moi... Ça m'a peut-être sauvé la vie aujourd'hui...» Denis Seznec est en larmes. Sous un grand soleil, aux marches du Palais, devant une jungle de micros et de caméras, le petit-fils de Guillaume Seznec y croit et n'y croit pas. Le combat de sa vie... Il se ressaisit : «C'est la première fois que la Justice française arrête de vivre dans l'illusion de son infaillibilité. Mon grand-père va être réhabilité...»